24. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (19)

Arrivé à Nagasaki, j'ai vite appris l'existence de l'expression japonaise "but-ten". "Ten" signifie "point en discussion", l'équivalent de "dian" en chinois, cela je le comprenais aisément. Le sens de "but" m'échappait, c'était tout simplement le mot "mais" en anglais. La pénétration abondante de mots anglais, dans le japonais contemporain, m'irritait, me déplaisait et contribuait à me dissuader de l'apprendre.  De plus l'accentuation syllabique du japonais déforme l'anglais, le rendant difficilement reconnaissable. Cependant un système d'écriture particulier permet d'assimiler tous les mots étrangers ; tout ce qui est bizarre ou anormal est japonisé par les signes du  katakana. En prononçant "bu-to-ten", mes interlocuteurs me dévisageaient malicieusement. Sans jamais l'avoir vérifié en le leur demandant directement, j'ai fini par deviner que cette expression était née au moment de l'occupation étrangère, et que "but", c'est-à-dire "mais", symbolisait le penchant pour l'objection des étrangers, des habitants de l'au-dehors, des non-Japonais -- autrement dit la confrontation.  Soit dit en passant, ce grand indépendant, ce grand original qu'était Paul Léautaud  cherchait à supprimer tous les "mais" de sa prose et du langage. Selon lui ce mot est inutile et hideux ; en début de phrase, il indique une sorte de faillite de l'argumentation, une impuissance de l'auteur à  s'expliquer  ou à convaincre, une faiblesse ou une faute logique ; il pourchassait le mot "mais" dans les manuscrits acceptés au Mercure de France, et dans ses propres textes.  Sous cette double influence, Nagasaki et Léautaud, j'hésite toujours avant d'employer le mot "mais" ; il est toutefois très difficile de l'éliminer. C'est une charnière indispensable du discours, en l'absence de laquelle de nombreux synonymes se présentent et s'imposent. Toujours est-il que les Japonais -- et les Chinois, les Coréens et d'autres cultures ne sont pas si différents -- éprouvent beaucoup de mal à dire "non !".  Les extrême-occidentaux, à l'inverse, disent "non" très facilement, et même parfois systématiquement. 

Dans les années où le Japon dominait soudain la scène internationale, l'un de mes élèves à l'Agence de coopération (Jica) me fit remarquer que le silence des négociateurs japonais était interprété par les délégations étrangères comme un acquiescement. Le silence devenait un "oui" dans les réunions et les discussions ; le silence n'était pas compris, ni estimé à sa valeur : la valeur de l'ambiguïté, la valeur du "ni oui ni non" ; en  d'autre termes, la créativité. Et d'ailleurs les Normands,  les hommes du nord, les Vikings qui ont remonté la Seine, envahi un temps l'Europe entière, pour s'y implanter, s'y installer, comme par hasard, étaient de cette même école. Ce n'est pas pour dire que la clarté franche du oui et du non ne soit pas indispensable, avant tout pour les décisions simples, élémentaires de la vie pratiques, du quotidien. Pour les questions importantes le "ni oui ni non" préserve l'hésitation de la créativité ; c'est la terre, le terreau qui tremble de l'inventivité.  Je ne peux me défendre de penser et de croire que l'esprit saint relève du "ni oui ni non" ; de l'indicible, de l'inconcevable. L'esprit absolu est le pont qui unit toutes les religions et toutes les philosophies ; le lien qui nous unit tous. Il n'est pas aisé de se hisser à ce niveau, de le saisir par l'intelligence. Et il est encore plus ardu de le mettre en pratique, soit dans la vie politique, la vie en société, soit dans la vie personnelle. L'église, ou les églises chrétiennes ont tendance à mettre le Christ très en avant, et comment ne pas le comprendre ? Il y  eut des périodes dans l'Histoire, par exemple, me semble-t-il, avant la seconde guerre mondiale, où c'était le Père que le croyant tentait de saisir avant tout ; le Père se dressait seul au premier plan. Le fils et le Père sont certes inséparables, il est possible d'expliquer et de voir, et de ressentir que le fils est le père du père, que le fils engendre d'une certaine façon le Père ; et le fait est qu'il est beaucoup plus aisé de parler du fils que du Père, qu'il y a beaucoup plus à dire sur lui et qu'il est plus proche de nous puisqu'il est homme. Or ce dont il est presque tout à fait impossible de parler, ce sur quoi il y a très peu à dire, très peu de livres écrits, très peu de prêches, c'est la troisième "personne" de la Trinité, c'est l'esprit saint, c'est le pont absolu. C'est l'ineffable, c'est le silence. C'est la musique sacrée, la note sacrée, la musique céleste.  Pour entonner ce son sacré,, là le prêcheur, le prédicateur, l'écrivain, le scribe est impuissant, inutile. Là va plus loin l'artiste, surtout le musicien qui travaille dans l'invisible ; là s'impose le royaume de l'art, à la rigueur le travail du poète s'il est avare de mots. Ou bien le royaume du geste, du sourire,  du silence ; de l'onde psychique, de la vibration invisible, inaudible, intangible.  Du silence obstiné, au point d'être insupportable, intolérable, comme un cri. Il n'est pas commun d'habiter le silence, de vivre au pays du silence. Je crois même, je soupçonne même que c'est impossible pour l'immense majorité des occidentaux.   Car c'est pour eux une souffrance, une souffrance christique précisément, une intolérable douleur christique. 

Et c'est ici que l'on entre dans le paradoxe des paradoxes, probablement le grand mystère de notre temps sur cette terre. J'ai affirmé dans Le sherpa et l'homme blanc que Nietzsche et Nijinsky ne seraient pas tombés dans la démence au Japon, ou s'ils avaient été japonais, ou chinois, coréens, mongols. Et d'ailleurs le surnom de Nijinsky à l'école de ballet était le Chinois, le Japonais, ou le Mongol ; c'est-à-dire au fond l'anormal, le malade.  Au demeurant beaucoup de Russes sont des Mongols, ont du sang mongol, et en particulier les grands artistes, les créateurs, les constructeurs, les hommes éminents.  L'énergétique et l'évolution spirituelle ne sont pas à distinguer, elles opèrent sur deux plans parallèles ; la base, la clef ce n'est pas l'évolution, les évolutions, c'est l'énergétique qui la commande. Le globe s'oriente vers un allègement, un décollage. La science et la technique rendent possibles une apesanteur, une apesanteur croissante, une libération croissante du poids de la matière.  Cette immatérialité se manifeste partout, se heurtant d'ailleurs, tout autant, à de gigantesques obstacles. Cette lutte entre le matériel et l'immatériel bat son plein en nous, en nous-mêmes. Il n'y a là rien de nouveau, les gnostiques, les présocratiques,  les philosophes des cavernes, avant l'invention du langage, de l'écriture et du calendrier, avant l'invention du Temps, l'avaient sans doute compris, saisi, maîtrisé ; nous ne sommes pas en avance, mais en retard.  une fausse éducation, une demi-éducation  nous met en retard. (à suivre).