22. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (18)

Parmi les plus surprenantes, mais aussi stimulantes questions qui me furent  posées depuis mon retour, figure celle-ci : "Quelle est donc enfin votre ontologique ?" Elle me vint de la part d'un philosophe né en 1921 et toujours de ce monde, André Jacob. J'éprouve pour lui une grande et sincère affection, doublée d'une certaine admiration. Parti tôt en Asie, et ayant fait le choix encore plus tôt de l'orientalisme, j'ai presque échappé à toute la philosophie française contemporaine. Le père Huang (1909-1990) m'en a tenu lieu et il répétait souvent que les Chinois n'ont pas développé de théories de la connaissance. "Ontologie" peut certes se traduire en chinois et en japonais. Mais ni la logique, ni même l'être ne passionnent les savants et les sages de l'Asie extrême ; les premiers cultivent la logique appliquée, plus que la logique pure, et les seconds n'ont profondément besoin ni de l'un ni de l'autre. Il n'en va pas de même en Occident, même pour un philosophe chrétien qui m'attire, comme Maurice Blondel, auteur de ce livre au titre magnifique et impressionnant, le dernier qu'il ait écrit : L'être et les êtres" (1935). D'un autre côté, à cause de l'influence ancienne d'Althusser, avant que je me misse à l'étude de la Chine et des Chinois, ou à peu près au même moment, ou peut-être par atavisme, ou par prédestination,  le souci de la théorie et de la logique me poursuit, toutes ces inquiétudes de la philosophie occidentale ne me laissent pas encore dormir tranquille.

La preuve en est qu'autant que possible, et à la mesure de mes capacités, je me suis intéressé sincèrement et longuement aux interrogations "anthropo-logiques" d'André Jacob, qui, partant des travaux du linguiste autodidacte Gustave Guillaume, et s'inspirant de la méthode génético-structurale de Piaget et d'autres savants, a cherché, et cherche encore à expliquer le mal, la tendance redoutable de la chute de l'humain vers le mal, vers le pire, et les différents niveaux de cette chute irrémédiable, d'une manière pour ainsi dire mécanique, et en tout cas non théologique. Son athéisme apparent est d'ailleurs teinté d'une sorte d'optimisme inné, ou de vitalité involontaire, un équilibre quasi spinoziste,  probablement enraciné dans un héritage qu'il n'a jamais particulièrement cultivé, à la différence de son ami Lévinas. Cette ancre profonde est  par exemple visible dans "l'instant du loquor", rencontre, au sommet d'un cône imaginaire, de deux Sujets autonomes dont le dialogue fait naître, sans assujettissement, un moment privilégié et rare, apothéose de la lucidité, en ce moment de "conscience vive" où, selon Guillaume, le mot juste et choisi glisse, comme par un miracle mécanique, dans la zone cérébrale qui commande la faculté du langage, zone d'ailleurs si proche de celle qui régit notre motricité. Ainsi pouvons-nous être, devenir, ou nous hisser  "à la hauteur", nous redressant éthiquement, tout comme un jour l'ordre des singes a pu se dresser en apesanteur, relevant péniblement son corps, pour saisir des fruits dans les arbres grâce à ses membres supérieurs, et peu à peu apprendre à se mettre en marche sur ses membres inférieurs, commencer un long règne, inaugurant de fait un interminable triomphe dont nous ignorons encore où il peut conduire.

Ces théorisations, ou questionnements ont éveillé mon intérêt, au point que pendant de longues heures j'ai écouté leur auteur lui-même me les exposer. Cette longue patience contredisait ma théorie du silence, mon exigence de silence, l'expérience que j'en fais à chaque instant, comme d'un autre lieu, d'un univers prodigieux dont l'exploration est exaltante, et également terrifiante pour les non-exercés,  puisque qu'il n'y a là personne, ou presque personne, du moins ici en Occident. Ce lieu de spiritualisation est un monde où l'on ne parle pas, où l'on ne peut plus rien dire, Ce monde, ou ce pays, ce royaume n'est pas seulement intérieur mais extérieur, il englobe, il enveloppe, ou réunit, réconcilie par rapport à nous intériorité et extériorité. Au-dessus de nous et à travers nous. C'est l'infini du dedans mais également l'infini du dehors.

Toutefois, je découvrais dans les explications d'André Jacob, des traits de lumière, des pointes de feu, excitant et justifiant mon attention. Dans la mesure où le bouddhisme, probablement plus que le christianisme, est une philosophie générale, et de surcroît, en apparence ou en principe, athée, et aussi par penchant personnel, par caractère propre, par tempérament, je ne désirais et ne désire rien rejeter, exclure, mais plutôt au contraire accepter, inclure, fondre. Dire toujours "oui !" plutôt que dire "non !" ; d'abord "oui !", d'emblée "oui !" dans l'idée d'arriver à un au-delà du oui et du non -- et donc de se réconcilier un jour avec l'opposant, avec l'ennemi.   Remercier, approuver, ne pas "objecter comme on respire" pour citer une expression d'André Jacob  qu'il employa un jour en ma présence sur un tout autre sujet, mais qui me paraît véritablement typique de l'Occident, à l'encontre de l'Orient. 

"Mais, mais !", toujours "mais !".  (à suivre)