20. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (17)

Où qu'il se dirige, l'esprit humain se heurte à de terribles apories. Je n'en donne qu'un exemple. Non-violent par nature, par caractère, par tempérament et par principe, je suis évidemment opposé à la peine de mort. Mais, fait rarement noté, sans elle, il serait et il est impossible de gouverner d'immenses pays comme l'Inde et la Chine. L'abolition de la peine de mort aurait un sens dans un pays comme le Japon dont la population n'est que le double de celle de la France. Dans des nations de plus d'un milliard d'êtres humains, l'économie politique, les méthodes administratives, et finalement tout l'idéal occidental moderne perd une grande partie de son sens et de sa pertinence. Je le regrette moi aussi, comme tout le monde, simplement je m'étonne que l'on ne puisse le dire, ou si rarement, alors qu'il serait urgent de réfléchir profondément sur ces contradictions. Le fait est que la  brillante formation de nos gouvernants serait prise de court dans des pays comptant plusieurs centaines de millions de citoyens. De même, et plus gravement encore, je ne suis en rien opposé aux droits de l'homme, bien au contraire, mais la vérité oblige à dire que, quand la Chine, mais aussi la Russie, ainsi que beaucoup d'autres pays et cultures, considèrent que la théorie des droits de l'homme est une sorte de méthode de propagande, ou est utilisée ainsi, au mieux de leurs avantages, par les puissances qui dominent la planète par leurs moyens d'information -- cette objection est hélas ! très compréhensible, sinon valable.Tel est le drame présent de l'humanité. Vivre ce drame, et tenter d'éviter un drame pire, tel est le devoir, qui demande de fixer le mal, les maux en face. Après tout, des adolescents, sincères et encore purs, voient l'image de la Madonne associée à une personne charmante, ensorcelante, mais des plus vulgaires. D'ailleurs, fait sans précédent à cette échelle,  le romantisme a été expulsé de l'amour. Roméo et Juliette, Tristan et Isolde, ces mythes profonds et enchanteurs ont été jetés aux oubliettes.

Parmi les si nombreux étrangers que j'ai croisés au cours de mon existence, les Iraniens m'ont laissé, à chaque occasion,  une inoubliable impression, souvent consignée dans mes carnets intimes. Car c'est une culture où l'émotion vive est honorée, au lieu d'être refoulée.  L'un me disait il n'y a pas si longtemps, plusieurs dizaines d'années tout de même, qu'un seigneur, un potentat pouvait régner dans son pays sur une centaine de villages -- en somme comme, et on l'a oublié, dans la Russie des tsars ; surpris de ma surprise, il ne paraissait  pas, tout en le déplorant, trouver ce phénomène aussi anormal que moi, et j'en avais induit qu''un potentat n'est pas toujours un mauvais potentat, ou un seigneur, un mauvais seigneur. Par une symétrie parfaite, c'est un autre Iranien, qui, après un séjour à Paris de deux ans à peine, m'avait paru conclure qu'il existe de mauvais démocrates, qui maltraitent leur prochain, ou qui brusquent les autres démocrates, au nom même de la démocratie, et ses impressions,  parmi beaucoup d'autres, ont joué un rôle pour me conduire vers l'idée des "droits psychologiques" de l'homme. 

Romain Rolland, à la fin d'une lettre écrite en pleine guerre, en août 1941, appelle de ses voeux la venue du "saint intrépide" qui rouvrira au "troupeau fiévreux des hommes les sources de la fontaine éternelle" ; cette lettre est adressée à un jeune jésuite, Louis Beirnaert, qui d'ailleurs, par la suite, manifestera un intérêt pour la psychanalyse. Si l'esprit humain se heurte à maints obstacles, l'esprit divin se rit des obstacles, des forces contraires, des apories.  "L'homme pense et dieu rit", cette maxime juive dont je cherche l'exacte origine, résume un traité entier de philosophie. Car l'homme continue à penser et tente de s'identifier à Dieu dont le rire ne peut jamais être sec ni bête. L'esprit divin nous est accessible, du moins quelques étincelles. Car le Messiah tant attendu, finalement, est à l'intérieur de chacun d'entre nous, c'est chacun d'entre nous. Encore faut-il le reconnaître, et activer cette force en nous, faire jaillir l'étincelle du silex, ce qui n'est jamais  aisé, ni évident. Le Bouddha à titre potentiel est en nous. Peut-être un Christ-Bouddha réconciliant Orient et Occident va-t-il apparaître, parmi ces êtres à double ou triple cultures, qu'a vu naître cette ère d'espérance et de folie, la belle époque de l'an 2000.  Et du reste, c'est au coeur de la crise, à contre-courant, qu'il faut faire preuve d'optimisme, d'énergie, de vitalité, en refusant de chanter la chanson de la désespérance, avant la débâcle et le sauve-qui-peut.  Je n'ai jamais aimé les esprits chagrins et vinaigrés, encore moins misérabilistes ; dans ma théorie des condiments, le sel, le piment l'emportent sur le sucre et le vin aigre. Les esprits forts ne sont forts qu'en ce qui les dépassent.  Peut-être sommes-nous à la veille d'une grande réforme, d'une grande révolution du christianisme et de la philosophie universelle, une de plus ?  (à suivre)