17. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (16) - rythmes de forge

J'obéis aux lois profondes des rythmes de forge. L'expression me vient de Romain Rolland, ce saint étrange qui m'a beaucoup inspiré, mais lui-même l'a empruntée à d'autres, probablement aux artistes italiens de la Renaissance. La forge est l'un des plus anciens métiers du monde, le fer doit être attendri, assoupli.  Il l'est par le feu et par la frappe humaine. Alors il plie et prend la forme désirée. Sous l'action du feu et du marteau sur l'enclume, il se prête à toutes les formes. Mais le rythme est la clef du travail. Les lois du rythme complexe ont été perdues, il n'est que de voir ce que l'on appelle maintenant musique rythmique, il n'est que d'entendre le tam-tam du monde, un tam-tam  sans cesse accéléré. Et la faiblesse de l'ouïe contemporaine est un signe de plus d'une dégénérescence. L'image, c'est le visible grossier. L'audible, c'est en principe un univers de finesse et de délicatesse extrême. Puis viennent les domaines de l'invisible et de l'inaudible, au-delà de la perception ordinaire des sens. Au-delà des huit octaves du clavier, dans le suraigu ou le très grave, aux limites surhumaines de l'ultra-violet et de l'infra-rouge, nichent les univers prodigieux.

Que l'image grossière soit devenue la règle du monde dit tout. Car la belle image, c'est l'exception, c'est une propédeutique, celle que cultivaient les artistes, les peintres, les sculpteurs dignes de ce nom. Les vrais poètes. Les vrais créateurs.  Que d'évidences à découvrir, à redécouvrir ! -- il paraît presque ridicule de les rappeler.  L'homme moderne est encore capable de presser sur des boutons, d'appuyer sur les touches des machines. Cette  noble action lui procure des pouvoirs immenses, merveilleux, magiques. Des rivières de diamants, des chatoiements de pierres précieuses jaillissent, sautent, se déversent en un instant à la commande de la touche des machines. D'où viennent ces richesses ? -- du labeur lent, pénible, obstiné de toutes les générations passées. Les morts nous parlent, les morts jouent pour nous, les morts sont partout, plus vivants que les vivants. Serviteurs sacrifiés.

Une terrible fatalité emporte l'humanité, mais  le rythme complexe de la forge continue de battre, le coeur du monde continue de battre. Ceux qui l'ont perdu, ou oublié, peuvent le retrouver, ou réentendre, avec un peu d'attention, sous l'empoisonnement des mots. Le pire est l'empoisonnement des mots. Et les idées qui tournent en rond.  Il faut ouvrir le porte du silence, du grand silence, et s'y enfoncer ; la porte tourne lentement sur ses gonds, s'ouvre sur une étendue infinie de neige, comme dans ce conte de l'enfance, où au fond de l'armoire pleine de linges et de parfums, le vieux buffet de Rimbaud, derrière les vieux vêtements des parents et grands-parents, tout au fond, derrière la dernière paroi, se dissimule un paysage immense, la plaine centrale, la steppe, les steppes de l'Asie centrale, recouvertes de neige blanche et pure. Qui n'a fait cette expérience ? tout le monde peut la faire. Le fer, noir ou rouillé, devient rouge, puis blanc, white hot, blanc de chaleur. La poésie revient sauver le monde, il faut faire très attention aux mots, et aux idées.  En français, tant de mots sont homophones qu'il est facile de tomber dans la contrepèterie, ce que Hugo nomme la fiente de l'esprit. Qui psychanalysera ce goût pour l'excrémentiel ? cet acharnement à détruire, et se détruire ? cette passion pour aller, foncer, se précipiter dans le mauvais sens, ce goût de l'abîme, du mauvais esprit et du laid ? Ce n'est pas une question de richesse ou de pauvreté, de chance ou de malchance, c'est une question d'esprit : de bon et de mauvais esprit. La bonne poésie, c'est la baguette magique qui frappe les mots au bon rythme, et fait entendre le son juste. C'est une sublime mathématique. Le fer, c'est le faire ; le fer, c'est l'enfer. Mais la forge, c'est le faire supérieur. Le rythme supérieur. Mon amour de l'Asie vient de ce qu'elle a moins oublié, ou moins abandonné ces vérités de toujours. Tous les poètes, tous les artistes ont courtisé l'Orient.  Et l'Orient, les mages sont allés au devant du Christ, dans son étable, minuscule sur sa mangeoire. Au Japon, un prince, un souverain roi est né dans une écurie. La voie royale Wang Dao 王道 est universelle. Ce n'est pas une question d'argent, de métal, de pouvoir. C'est une question d'esprit, d'esprit royal. C'est ce que l'Occident contemporain a perdu, ou oublié. La poésie du monde, présente dans l'Evangile comme dans les Sutra. "Sutra" c'est-à-dire le fil, la toile, la trame, le papier, le parchemin ou l'écran. Tous les poètes ont chanté et la pauvreté et la richesse, et la fierté et l'effacement. Comme Shakespeare, ils ont "échappé au monde".  (à suivre).