15. juil., 2017

Intermezzo -- deux mots sur la notion de "grandes vacances".

C'est d'un écart de perception et d'un choc des réalités que je désire témoigner. J'ai vécu longtemps dans un milieu très différent du milieu français, autrement dit, de ce qui passe ici pour normal ; et je n'ai pas rêvé, je n'ai pu rêver. Chaque année depuis mon retour, le mot de "vacances" me vient à l'oreille dès mai, moment où déjà on les prépare ; et je l'entends toujours fin septembre, quand on les commente encore. Si "grandes vacances" peut être traduit en japonais, c'est un mot qui n'est pas en usage, il est question simplement de "vacances d'été". Celles-ci sont très courtes et coïncident avec la fête des morts, en août. L'été chaud et humide crée une atmosphère de souffrance, de combat contre soi-même et contre la grande Nature. Les plaintes et lamentations, entendues ici au moment des quelques jours de canicule, sont rares, ou moins fortes puisqu'elles devraient durer trois ou quatre mois. Les personnes les plus faibles ou les grands vieillards s'éteignent, un phénomène considéré comme normal, ou inévitable. La Nature est puissante. Et même toute-puissante. Une religieuse japonaise qui a longtemps vécu au Tchad, qui y est morte, Nagase-san, m'a appris que les fortes chaleurs y étaient désignées par l'expression "période du cimetière des blancs"  parce que ces derniers succombaient  à ce moment, soit par inaccoutumance, soit faute de précautions. En fait, la notion de "grandes vacances" est d'une part une création moderne, et d'autre part, réservée à une toute petite partie du globe, quelques petits pays à la pointe de l'Europe de l'Ouest. Aux Etats-Unis, qui sont un continent et une fédération, de même que la Russie, la Chine, l'Inde, contrées qui se voient conféré un statut très spécial sur cette terre par la diversité culturelle et l'immensité des espaces -- la notion de grandes vacances n'a pas cours ; malgré le développement économique,  malgré la prospérité relative, elle ne peut y avoir cours. Cette notion est donc un phénomène psychologique, ou psycho-culturel ; et principalement européen. Je m'empresse d'ajouter une chose très importante : je ne suis nullement un rabat-joie. Le sens de la fête, ou du plaisir profond ne m'est pas étranger, au contraire. C'est au contraire dans des conditions assez difficiles, comme au Japon, que la plaisir, la joie, la fête, à mon très humble avis, sont les plus intenses. C'est un paradoxe, un secret qui ne peut étonner que les naïfs et les faibles :  dans la vie spartiate se découvre le vrai sybaritisme ; quand le temps est compté, quand les circonstances dont défavorables. Tout ceci constitue une sagesse élémentaire, bien connue, même ici, jusqu'à une date assez récente. Après tout, en effet, pourquoi ne pas souhaiter au monde entier, à tout l'univers, "des grandes vacances" ? pourquoi tout le monde n'aurait-il pas droit, en effet, à de grandes vacances ?  pourquoi le monde entier ne pourrait-il pas jouir de ce privilège ? en un sens, je le souhaiterais moi aussi. Pourquoi pas ? je crains simplement que ce ne soit pas possible, jamais possible ; que ce soit une vue de l'esprit, un extrémisme, un radicalisme. C'est dommage, mais c'est ainsi. Les choses de ce monde, les plaies et les joies de l'humanité, les lois et rouages de cet univers sont infiniment complexes ; elles obéissent même à ce qui apparaît comme une règle, un principe de torsion.  Par exemple il est hors de doute que Voltaire est un grand philosophe, un grand homme, un sage à sa manière. Et pourtant, ceux qui l'ont bien étudié ont pu découvrir et affirmer, subtilement,  que c'était un fanatique lui aussi, un fanatique de l'anti-fanatisme. Le travail intense demeurera toujours une valeur, bien qu'il soit conseillé de savoir se reposer. Il fut un temps où, dans "vacances", l'idée de "vide" m'a séduit, je me suis alors demandé si les Français, contre toute attente,  n'étaient pas plus chinois que les Chinois ; plus taoïstes que les taoïstes.

Mais le grand vide, la non-action sont tout autres. C'est le repos au sein de l'action, le laisser agir. Le non-agir n'est pas une paresse ou une indolence.  C'est tout au contraire s'en remettre à plus grand que soi, laisser parler,  laisser s'exprimer, à travers soi,  une toute-puissance,  le Tout-puissant, la grande Nature. La grande force, la grande énergie, la Source. C'est exactement ce que les Actes des apôtres (17-28) nous apprennent :  "En Toi, je me meus, je me déplace ; j'existe et je suis." Là sont les seules vraies grandes vacances. La seule vraie grande "Vacance".