13. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (15)

Nous sommes environnés de mystères prodigieux et cependant la bêtise obtuse et l'aveuglement sont des forces immenses qui protègent ou secourent les esprits et les corps ; au fin fond de la compassion ou de la commisération,  qui peut déplorer cet état du monde ? C'est ainsi que tout se passe comme si, ayant visité la lune, y ayant demeuré vingt ans, je croise de belles âmes qui m'affirment que la lune n'existe pas, n'a jamais existé, ou qu'ils la connaissent mieux que moi. J'ai d'ailleurs abandonné l'idée de la discussion, seul le petit homme argumente, dit un proverbe chinois. L'homme de peu, "xiao ren" a des opinions et y tient plus que tout. Le souverain, le seigneur, "jun zi", c'est-à-dire l'homme honnête, l'honnête homme au sens classique, n'a plus d'opinion, d'idées à quoi tenir. Ce qui ne l'empêche pas d'être sûr de lui-même, en équilibre, c'est là le plus difficile.  Or le peuple est noble, il n'est pas vulgaire en soi, on l'a rendu tel, on encourage ce penchant. C'est l'ancienne noblesse des campagnes ; la noblesse du paysan, qui parle peu, la noblesse des déserts. La noblesse et la dignité ont été attaquées et détruites par la marchandise, la société marchande, la "marchandisation" intégrale, c'est le seul point peut-être où Marx, ou plutôt Lukacs sont utiles. Et tout cela est à étudier, jauger, moduler selon le paramètre des cultures qui, sur ce globe, ont la vie dure, conservent les plus anciens réflexes, derrière l'identité des machines et des aéroports. "Fuis si tu croises un lettré vulgaire", c'est encore une maxime chinoise. Ce qui ne signifie pas que toute la Chine, toute l'Asie échappe à la vulgarité - simplement elle n'y est pas encombrante, elle y est moins dérangeante. Soit dit en passant, l'Evangile est exempt de vulgarité. Or il existe même des prêtres maintenant, par ici, qui imaginent aider, ou sauver le démuni de langage, le pauvre de langage, en imitant ou flattant sa vulgarité ; mieux vaut apprendre ou enseigner le silence que le vocabulaire vulgaire ; je veux dire le silence éveillé, le seul qui vaille, pas le silence contraint de la peur, de l'oppression et de la soumission.  Paris, capitale de l'amour, du flot de semence, capitale des armes et de l'expression libre.  La philosophie doit s'accommoder de ces contradictions. Et la fille aînée de l'Eglise. Rien ne résiste à l'amour divin. L'amour divin, sommet du banquet de Platon, est salvateur. Socrate, le Christ et Bouddha sont un même être. C''est d'ailleurs ce que Krishna, Shiva, Vishnou nous enseignent par la théorie des avatars. Et Confucius à sa manière; ce que le père Huang, François-Xavier Huang, Huang Jia-cheng m'a enseigné. Pas seulement en mots.  C'était un personnage vivant. Une sorte de Christ jaune, de Christ pour notre temps. Le deuxième de mes romans  Le canal de l'exil, que j'ai écrit sur lui, que je lui ai consacré tout entier, ne suffit pas ; il faudrait le refaire, ou lui donner une suite, car j'ai fait du chemin depuis. C'est un terrible choix que l'amour, le christianisme fait un terrible et très grave choix. Qui se retourne contre lui, contre la société occidentale contemporaine. On tremble de le dire, mais ce qui se passe maintenant, un demi-siècle n'étant rien à l'échelle de l'Histoire, c'est la suite, le prolongement, le noyau dur de la décolonisation. Et l'homme blanc, opposé au sherpa est en place, il est d'ailleurs émouvant, il m'émeut, je n'y suis pas insensible.

Tout est visible pour qui sait voir, sur la scène du théâtre. Y compris le diable : l'Atome. La pièce, le drame en cinq actes que l'ai écrit, y passant du temps, faisant des efforts, remplissant mon karma, juste à la jointure des deux siècles, à Tokyo : "Le sous-marin en flammes"  (gracieusement disponible sur researchgate.net). Prémonition.  Les radiations, c'est comme le soleil, le rayonnement du soleil me disait mon ami japonais le plus proche, déjà passé dans un tout autre monde, Ishitsuka Shoji ; les Japonais se le disaient pour s'encourager. le pays de la racine du soleil, attire, comme un aimant, l'Atome, le diable. "Etre tenté est une chance, un privilège", remarquait hier soir le prédicateur, citant très bien le curé d'Ars. Le Japon, la Corée,  pays proches des anges,  très différents du nôtre. Los Angeles, Bangkok "Krungthep mahanakhon" : Cité des anges, des immortels.  Car qui n'est pas appelé à la sainteté ? Même le diable est appelé à la sainteté. Et il y a une sainteté de la sainteté. Une religion de la religion. Une histoire de l'histoire.  Je ne crois pas aux conspirations, mais elles ont lieu et elles échouent. Que personne ne puisse faire, un demi-siècle plus tard,  la lumière sur l'assassinat du président Kennedy, sur le 11 septembre -- symbole éblouissant au seuil d'un millénaire --, devrait décourager les historiens. Les historiens, les hommes de sciences, les journalistes  devraient se convertir en masse. Où est le vrai, où est le faux ? où est le bien, où est le mal ? c'est une gigantesque épreuve de philosophie, posée au monde entier. La réponse est  inscrite dans le passé, lisible au commencement. Le moment est insaisissable, passé et avenir se confondent.

Un personnage de Shakespeare évoque "celui qui a échappé au monde". C'est là la clef du mystère de la religion de Shakespeare. Les plus hauts chrétiens, comme les plus hauts bouddhistes "ont échappé au monde". Absurdité des absurdités, il faudrait, pour sauver le monde, que les peuples "échappent au monde".   (à suivre)