10. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (14)

Je conçois que je vais dire puisse faire sursauter, et peut-être même s'indigner certains, mais tout ce que j'avance est le fruit de mes longues expériences, sans souci de moi-même, de ma survie, de mes intérêts, et même de mon honneur au sens ordinaire : dans l'état de transe, l'existence d'un infini supérieur, bon et secourable, indubitablement vrai, ou plus exactement vérace, au-delà du vrai et du faux, unit et réunit toutes les religions et les philosophies, tout ce que les hommes peuvent  proférer, penser ou croire, à un point tel que rien n'a plus d'importance en comparaison, ni les langues avec leurs syntaxes variées, leurs diverses manières d'articuler les concepts, d"agencer les idées, ni les logiques aléatoires ou pas, ni les sciences et l'avenir, le futur des mondes, le destin d'une humanité fragile qui gaspille sans compter la beauté et la chance extraordinaire de vivre, de respirer, à plus forte raison au mépris d'un avenir personnel et des autres considérations. Comparé à cette science des sciences, l'existence ou non de Dieu, d'un seul Dieu ou de plusieurs, la définition et le nom que l'on donne, ou pas, au plus haut Bien, la prépondérance ou non du mal,  les fautes et les mérites, au plan personnel ou collectif, tout cède devant ce seigneur des seigneurs dont la reconnaissance et l'amour plongent dans un ravissement sans fond et incommunicable. Tout s'éclaire, le cauchemar et le rêve deviennent un réveil, un puissant éveil. Cet état a déjà été identifié ; tout cela a été déjà dit et dans toutes les traditions, juive, soufie, asiatique ou bien chrétienne, peu importe finalement, mais c'est ce dont l'humanité à son stade actuel a un criant besoin, ce qu'elle meurt, ou va mourir de ne pas parvenir à réaliser ; et pourtant même cette impossibilité probable de se hisser tout entière  à ce niveau de conscience, de sacrifice et d'amour ne saurait nous attrister totalement ou nous désespérer. Le souverain Bien l'emporte quoi qu'il arrive et quoi qu'on fasse, tout est bien, et je suis certain que Leibniz dans sa Théodicée, et d'ailleurs tous las grands philosophes, d'une façon cachée, ou à leur propre manière, Descartes, qui "avance masqué " autant que Pascal -- enfants d'une même époque, ils ne sont pas si opposés qu'on l'a dit, ou cru --  tous les grands écrivains et grands artistes et toutes les grandes âmes inconnues, lettrées ou non, les gens simples, les simples sont parvenus à cette même conclusion. 

Que l'on croie au Christ ou au Bouddha, ou à Allah, ou à rien du tout, vaut-il de s'écharper, de défendre à mort, mordicus, son école, sa langue, ses étroites convictions ? l'heure n'est plus à ces divisions  et pourtant elles ne vont pas disparaître, les chances sont grandes qu'elles s'exacerbent avant de disparaître. L'humanité n'a jamais été aussi instruite, même si elle est mal instruite, ou demi-instruite, ce qui est parfois pire que l'hébétude de la non- instruction. Rousseau, dans les Confessions, évoque une paysanne qui répondait : "Oh !" à toutes les observations et interjections ; c'était sa manière à elle de prier, de parler, de converser ; il n'y avait rien de plus à dire. C'est en réalité la plus haute des théologies, cette femme est très asiatique, sans le savoir, sans que Rousseau s'en doute. Et comme aimait à le dire le père Molinié, en évoquant l'une de ses soeurs, je veux dire la soeur de la paysanne de Rousseau, une humble paysanne du Cantal ou de la Creuse, de la Haute Loire ou de la Haute Saône, ces gens simples existent encore, face à leur télévision, et maintenant à leurs ordinateurs  ; simplement, seulement ils sont rares : "Il y avait autrefois beaucoup d' ignorants ; il y a maintenant des imbéciles." Par excellence, le Christ certes est le pauvre, et  l'Etranger, il faut lui venir en aide : le pauvre en biens matériels et le pauvre en biens spirituels.  Mais comme le conçoivent mieux les tenants de la fraternité de Pie X que l'église officielle dont elle est séparée, la charité, si grande, si sublime qu'elle soit,  n'est qu'un aspect, un versant d'une montagne plus haute, de même que la justice, l'égalité, et c'est là que la foi se distingue clairement de la politique  : il y aura toujours des pauvres  à nourrir et à consoler, dans un puits sans fond, et c'est dans la messe quotidienne --  dont Cézanne âgé disait que, grâce à elle, il se "tenait droit" --  ou dans l'eucharistie, que mother Teresa puisait la force de faire le bien qu'elle faisait, comme tous les saints ; les saints chrétiens car les autres, dans d'autres confessions, puisent ces forces d'une autre façon, non moins forte. Le petit véhicule du bouddhisme, plus ancien que le grand, explique que nous ne parviendrons jamais à éveiller notre prochain, nos frères, l'humanité entière pris dans les rets du rêve et du cauchemar, avant de nous éveiller nous-mêmes.  Nous devons commencer par nous éveiller nous-mêmes, nous sortir nous-mêmes du rêve et du cauchemar. C'est un immense travail sur soi de se sortir du rêve et du cauchemar ; le plus utile qui soit, car l'écho s'en propage partout, de même que le Rabbi Loubavitch dit que le murmure des lèvres de la prière de Maïmonide dans sa tombe, se fait entendre dans les plus petits recoins du monde connu. Le plus petit acte, le plus petit mot se fait entendre dans tous les  recoins, c'est pourquoi l'attention est si requise. L'inattention, la fausse assurance du monde contemporain  produit de grands malheurs, mais même cela est dans l'ordre, le monde est le monde. Les catastrophes sont la substance du monde. C"est ici qu'une curieuse mentalité s'est fait jour, qui ne peut qu'étonner un historien et le rendre dubitatif :  la science, je l'ai encore entendu dire l'autre jour -- et sur la radio des affaires, c'est bien normal --  , est censée nous extraire de toutes les catastrophes, elle va, à la lettre, nous sauver ; c'est une bonne chance, une conviction, une foi moderne.  Et il est vrai qu'en apparence,  et jusqu'ici, tout peut encore le faire croire. Même les chrétiens convaincus le croient, même les Japonais, les Chinois, tout le monde au fond le croit, ou l'espère. Moi aussi, comme tout le monde, en un sens, je le crois, il est très difficile, de ne pas le croire, et du moins de le souhaiter, car nous avons été éduqué, formé, nourri ainsi. Et chaque génération encore plus, toujours plus. Or très probablement le Christ, le Bouddha ne le croiraient pas. Et il est plus facile de le croire au coeur d'une grande ville, que dans une plaine nue, une steppe,  ou une montagne éloignée, de peu d'habitants, il est des pays et des cultures où cette croyance marche, ou s'affirme moins qu'ailleurs. Là où la grande Nature semble encore toute-puissante, où il est très difficile de douter de sa toute-puissance. Et précisément, après dix-sept années de vingt-unième siècle, nombreux sont ceux qui se sentent pris d'un grand vertige. Après la folle allégresse de la conception de l'enfant de l'an 2000, ce délire de l'humanité triomphante, en développement perpétuel, en croissance ininterrompue, l'angoisse étreint le coeur des hommes. Que faire de ces enfants de l'an 2000, que leur promettre, que leur dire même ? Si la science nous lâchait, nous trahissait, que resterait-il ? (à suivre).