8. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (13)

Peu d'observateurs et de commentateurs sont conscients, en France moins qu'ailleurs, que certains pays vivent comme en état de transe. C'est premièrement ce qui explique les résultats extraordinaires du Japon, de la Chine, de la Corée : travail intense, motivation brûlante, dévotion, foi  nationale, surexcitation, auto-intoxication, au niveau individuel et collectif, afin de combler un retard, venger de longues et cuisantes humiliations ; mais également par l'effet d'une culture profonde d'accomplissement et de perfection. Une culture profondément religieuse, partagée même par ceux qui ne se reconnaissent pas,  ne se disent pas religieux d'une manière directe, précisément qualifiée. Et si je ne connais pas, ou connais beaucoup moins ces pays : Israël, tout autant certains pays musulmans, la Russie, il en est là de même. Et il en est de même aux Indes où une profonde coloration religieuse existe, subsiste, persiste depuis toujours, depuis la nuit la plus obscure des temps. Et finalement même en France, même dans les pays de l'Ouest moderne, si petits, si favorisés en apparence, il en est de même, car tout groupe humain, toute communauté, pour persévérer dans son être, doit vivre comme en état de transe, en s'hypnotisant, en se hissant au-dessus de tout, y compris dans l'inconscience, la stupidité, dans la stupéfaction placide et comme effarée. La transe est inhérente à l'homme et au vivant, au système nerveux, la nervosité, et les nerveux étant le "sel" de l'humanité, comme le déclare Proust. Plus que la nervosité, c'est la transe, un certain degré de vibration, une musique intime, intérieure à chaque homme, à chaque  conviction culturelle, entêtement à vivre et survivre qui caractérise la vie solitaire, ou en commun puisque personne n'est à la fois totalement solitaire, ni totalement fondu dans la foule, dans la mêlée. A la fois au coeur, et au-dessus de la mêlée. Néanmoins il existe des degrés, un escalier, une échelle, des mesures infinies de transe, selon les lieux, selon les époques, c'est ce qui est peu connu, peu remarqué. M'intéressant par hasard, en ce début d'été, à la culture juive et en particulier au groupement Loubavitch, et aux Niggun, ces chants de méditation et d'auto-hypnose, les ponts dressés en direction du Japon et de tout l'Orient, toute l'Asie, m'ont surpris, quoique j'y fusse préparé. C'est en effet chez Troubetskoï, que j'ai depuis longtemps trouvé cette idée que, pour les Russes -- et  avec suspicion probablement,  parfois hostilité forte -- , la diaspora juive était la "demi-Asie".  Dans le puzzle des groupements humains, se déploient des transitions sans fin, un peu comme dans la variété prodigieuse des êtres vivants, des organisations biologiques, se découvre sans cesse une espèce , une variété spéciale qui permet et justifie, explique le passage entre deux autres. Et sur un  plan culturel plus large, c'est ainsi que j'ai fort besoin du protestantisme pour aller jusqu'à l'Asie, pour la rejoindre dans ses pensées les plus précieuses. Je dirai, brièvement, que le protestantisme est un greffon, un embranchement du christianisme, un tentacule agité, lancé à destination de l'Asie, qui d'ailleurs l'a accueilli volontiers, avec facilité et aisance ; le judaïsme en est un autre.

C'est bien entendu au Japon, dans les petits  groupes de mes étudiants japonais, souvent exclusivement des hommes, douze au plus, pendant de longues heures, parfois six heures ensemble, des heures et des heures en petit cénacle, que j'ai pu étudier et apprendre la transe ; et aussi dans les séminaires de mon ami, trop tôt passé, déjà, dans un autre monde, Ishitsuka Shoji, ainsi que je le décris dans plus d'un passage de mon roman, le huitième, intitulé Le temple des souterrains, que je n'ai encore, je ne sais pourquoi, présenté à aucun éditeur, depuis son achèvement en décembre dernier. Sans doute à certains moments de son histoire, la France a-t-elle connu et reconnu ce qu'est  la transe religieuse. Quand les clochers s'élevaient partout dans la frénésie, quand Notre Dame de Paris, les monastères, les abbayes, les cloîtres, les communautés s'édifiaient en hâte et dans la joie. Dans la joie bien que, très certainement, autour rôdaient la mort, la maladie, la peste, le brigandage, la faim, tous les fléaux, les calamités, dans ces siècles oubliés, comme le douzième, que des historiens, je ne sais plus exactement qui, qualifièrent de siècle "puant".  Dans  l'allégresse  des épreuves,  des difficultés de la vie, d'une vie brève. C'est là le miracle, la surprise de la foi, ou de la transe. L'Asie n'a jamais perdu la foi, la transe, car l'école de la nécessité, la nécessité des nécessités ne l'autorise pas, ne le permet pas. Le mouvement Quaker, les évangélistes, au Nouveau Monde, n'ont jamais perdu la transe. Seul peut-être le monde contemporain, par ses pires côtés, a perdu, a oublié la transe. Si des mosquées sont en construction, si des temples sont en chantier, j'en ai vu bâtis dans la campagne thaïlandaise, et quel magnifique spectacle que les échafaudages d'un Temple ... c'est plus beau qu'une tour de Babel, que toute architecture, sauf peut-être celle d'un pont -- s'il est encore en ce monde des cultures , des religions, des peuples en excellente santé, c'est grâce à la transe. 

Mais qu'est-ce donc que la transe ?  Les mots, ici comme ailleurs, sont impuissants et trompeurs. C'est l'enthousiasme, et plus, ou moins que lui ; c'est l'enthousiasme intérieur, l'enthousiasme intériorisé.  Musicien contrarié, musicien malgré moi depuis l'enfance, je sais bien que toute bonne musique est religieuse, même celle qui n'est pas sacrée, qui n'est pas d'église, source de force et de joie, de "vertu", si l'on veut remettre ce mot à la place qu'il mérite dans le dictionnaire, après le mot "vert", la couleur verte ; qui est d'ailleurs, signe significatif, sinistre ou non, c'est selon, de l'Islam, je veux dire le vrai, le véritable islam, celui qui n'est pas noir. Aucune bonne musique n'est profane. Or nous sommes environnés de mauvaise musique, de vibrations néfastes, qui nuisent, qui rendent les populations  maussades ou malades. Musique désaccordée, instruments désaccordés ; ou mal accordés.  Corps désaccordés, esprits désaccordés, la liste en est longue. Les bons accordeurs, les affûteurs qui connaissent le métier sont rares ; les meilleurs sont aveugles, ils voient ce que personne ne voient, ils voient à l'intérieur, vers l'intérieur, en profondeur.

Maintenant,  les esprits chagrins qui critiquent la transe avancent un argument à leurs yeux décisif. La transe met en danger la raison, la transe menace la raison, la transe est déraisonnable. En premier lieu,  peut-on répliquer, la maîtrise des sciences et de la technologie par l'Asie démontre que les logiques élémentaires peuvent être conservées et cultivées tout en s'accompagnant de transe. Plus profondément c'est ici le célèbre conflit entre foi et raison qui réapparaît et nous obsède. Ou entre sentiments et logique. C'est d'ailleurs Romain Rolland qui expliquait, en le regrettant, qu'il restait "au seuil" parce que, chez lui, la raison et la foi couraient, filaient obstinément sur deux lignes parallèles, sans pouvoir se rencontrer, se croiser jamais :  la raison, qui lui venait de son père, le notaire voltairien, et de sa formation d'historien rue d'Ulm, la philosophie positive de sa formation,  le positivisme de la Troisième République, avant la première Guerre mondiale ; de l'autre côté, la foi de sa mère , qui l'initie au piano, à la musique et au rêve. En fonction de toutes les expériences dont j'essaie difficilement de faire à présent  la  synthèse, j'ose affirmer, soutenir que foi intense et raison intense ne se contredisent pas. C'est ainsi qu'en musique, tout interprète le sait,  existe une logique des émotions.  Une logique de l'émotion. ( à suivre).