6. juil., 2017

Intermezzo - deux mots sur la prétendue "libération" des femmes

Mon propos n'est pas de remettre en question les libertés fondamentales, que l'on me comprenne bien. Mais écoutant l'autre jour, sur une radio amie, une militante qui me paraissait à la fois charmante et simplette, mon sang bouillait, si je puis ainsi dire ; et l'envie m'a pris alors de répondre à cette personne attendrissante, tout en mettant de l'ordre dans mes idées sur ce sujet. Ce sujet touche à une sophistique très répandue et qui fait des ravages. Il n'est pas question, Dieu en soit loué, de remettre en question, par exemple, le droit de vote pour les femmes, et d'autres traits d'égalité élémentaires dont il est facile de dresser la liste. Quoique, soit dit en passant, mais il faut le dire, vouloir imposer ces droits tout d'un coup et de l'extérieur à d'autres cultures, décrétées en retard, et regardées avec condescendance, par l'effet d'une sorte de fausse et aventureuse bonté, soit on ne peut plus dangereux ; et nombreux sont ceux qui commencent à le reconnaître. Par un grand hasard je me trouvais exactement  à Londres, de retour du Japon, fin janvier 2005, le 30 ou le 31 janvier 2005, quand, à l'aéroport, comment puis-je l'oublier, les télévisions de l'espace public nous montraient, non sans fierté, un ahurissant et triomphant spectacle : des files de femmes irakiennes, toutes en noir, dans leurs vêtements traditionnels,  se pressaient devant les bureaux de vote. C'était un formidable acquit démocratique, comme il est de coutume de dire, une conquête de la démocratie, généreusement octroyée par l'Occident. Celui-ci est si ignorant des autres cultures, si convaincu de son bon droit et de ses bonnes intentions, lesquelles sont réelles, je l'admets bien -- que c'est à  pleurer.

Pour en revenir à cette bonne et brave dame entendue l'autre jour sur une radio amie, je n'étais pas peu ému par son apologie du désir. Et même j'y souscris, mais qui ne met pas de l'ordre dans son désir, si celui-ci est immense, impérieux et ingouvernable, désordonné comme c'est le propre du désir, court à sa perte. L'épicurisme et l'hédonisme lui-même sont, ou étaient, chez les Grecs, des sagesses. En un mot, personne ne peut éteindre un incendie, ni même jouir de ses flammes, en versant sans cesse davantage d'essence, de combustible sur celles-ci. J'aime, que Dieu soit loué encore, les femmes comme les hommes, autant que les hommes ; et même un peu plus, quelque peu plus, si l'on veut, les premières que les seconds ; nous devons nous accommoder de l'ambiguïté de la langue française, qui ici, manque un tout petit peu de vocabulaire, en comparaison de l'anglais, ce que seuls les esprits pointilleux à en devenir idiots peuvent reprocher aux concepteurs, aux architectes du Panthéon. Oui, pour en revenir à l'essentiel,  il est sage de ne pas abandonner le gouvernement de ses désirs à ces désirs mêmes, pour qui a pris conscience de leur ampleur et de leur insatiété. Relisant Proust, je suis étonné de le voir parler des femmes à chaque page, il est obsédé par elles, en fait obsédé par la vie pure, par le vivant, le frémissement du vivant,  bien que, faute de savoir concrètement comme les aimer, ou inapte à le faire, il n'a certainement pas perdu beaucoup d'énergie à leur contact. Presque tous les grands créateurs et artistes, et en réalité quiconque, à titre potentiel, est pluri-sexuel, est pan-sexuel, dans la mesure où le grand Tout, Pan, le faune suprême, prend sa source à cette énergie, mais pour aller ailleurs et plus haut, se diriger beaucoup plus haut, dans d'autres directions, vers d'autres cieux, atteindre une autre dimension. Personne, au demeurant, ne peut obéir à la loi absolue du désir, à la loi de tous ses désirs, sous peine de mort. Le faire, c'est la mort, ou la perdition. Cet égarement, ce dérèglement, c'est la mort. La modération est plus répandue qu'on ne le croit dans la société courante, la civilisation au sens ordinaire, fruit de très longues batailles, innombrables avancées et reculs,  et il est merveilleux, finalement, de voir celles-ci résister, dans l'inconscience ou la demi-conscience, à tous les extrémismes. L'égalité des deux sexes possède ses limites propres, et la diversité des deux sexes, cette division, cette complémentarité obéit, qui ne le voit ? à un principe d'équilibre et de déséquilibre, dans lequel s'enracine une satisfaction profonde. Bref, Dieu ou la Nature, pour parler comme Spinoza, sait bien et fait bien ce qu'il fait, ou ce qu'elle fait. Certes l'humanité est là pour transgresser ou repousser des limites.  Mais alors, où s'arrêter ?  C'est la voie de la création d'un corps artificiel, un montage, fait de pièces changeables, rechargeables, ou d'un être unisexué, toute une fantasmagorie, une science fictive, une science-fiction : car pourquoi l'homme ne désirerait-il pas, en effet, après tout, être femme jusqu'au bout, accoucher, allaiter,  connaître ces joies, lui aussi ; et la femme, de son côté, engendrer, inséminer, jouir de ces plaisirs très réels et immenses, elle aussi ? Puis la science et la technologie vont pouvoir oser créer le surhomme, la surhumanité, et pourquoi pas créer un Dieu, bâtir, créer le Tout-puissant véritable et ultime, le Dictateur définitif, le Démiurge. Une gigantesque machine, la machine des machines, un super-ordinateur terminal, qui régentera tout, qui décidera de tout.  Au fond de ces fantasmes absurdes, mais qui ont toujours été latents chez l'homme, gît  en effet le Désir en soi, le désir sans aucune limite, l'impossibilité de jamais s'arrêter, de se domestiquer, s'administrer : c'est-à-dire l'impossibilité d'être vraiment libre, l'impossibilité, contre toute attente, d''être libre comme l'on désirerait furieusement l'être, comme l'on croit furieusement l'être, ou pouvoir l'être. Le Dieu Désir. Sans idéaliser trop l'Asie, c'est là que j'ai découvert  la faculté, le don, l'art de s'arrêter, de se retenir, non qu'on ne puisse très probablement les découvrir ailleurs : s'arrêter de manger, d'ingurgiter sans fin des nourritures lourdes ; s'arrêter de lire, et même s'arrêter d'étudier ; s'arrêter de jouer encore et encore aux échecs, ou à d'autres choses, d'autres jeux ; et jusqu'à s'arrêter de penser, de se soucier de tout ; s'arrêter de chercher. C'est-à-dire : trouver, autrement dit, en un mot : trouver.   

"Encore ! encore !" tel est le mot d'ordre de la société occidentale contemporaine. Or il existe du plaisir et même un  plus grand plaisir dans le : "C'est assez, ici cela suffit. Modérons-nous, apaisons-nous !" C'est un plaisir concentré, un plaisir limité, dans le temps ou l'espace, et donc très intense. C'est le chemin de la vraie libération, qui est nécessairement, à un certain moment, spirituelle, immatérielle.

Ce qui, d'une manière indirecte, montre bien que le désir de libération insatiable dans la vie, dans le tangible,  est une fausse route,  c'est que, si les femmes en Occident n'ont jamais été aussi libres, imitant les hommes, jouant en somme sur tous les tableaux,  exactement dans le même temps, simultanément, l'image de la femme ne s'est jamais autant dégradée, les relations entre les sexes et toutes les relations humaines n'ont jamais été aussi brutales, factuelles, étant réglées  par la loi inexorable du marché, de l'intérêt, du réalisme le plus plat, ou de la jouissance la plus crue. Or il semble, pour s'en tenir ici à la question féminine, que ces deux tendances sont liées par quelque fatalité : la femme désirant être plus qu'elle-même, toujours plus, se voit finalement réduite encore plus à rester un objet, un but, une finalité de consommation courante, autrement dit encore plus esclave et dépendante, et finalement insatisfaite, triste, désespérée, qu'elle ne l'était avant la prétendue "libération". Et c'est également le cas de l'homme moderne, en général, de l'homo economicus, de l'homme qui ne table que sur les biens matériels, et qui transforme même la culture, même l'esprit, en biens consommables, en objets durs et pesants. C'est ici tout le long chapitre de la réification, de l'aliénation, que l'école socialiste  ou communiste a assez bien analysé, et développé, mais sans parvenir à les combattre. Le communisme, et le capitalisme tout autant, et le libéralisme, obéissaient en effet à une même fatalité, un destin commun, et c'est là où nous en sommes aujourd'hui. Bref, en apparence, toutes les voies sont barrées, comme le disait Cioran, en sa noirceur.  Le temps est venu peut-être, avec prudence , avec précaution, d'un Discours de la méthode mystique. C'est un des livres que je désire, ou désirais écrire : le Discours de la méthode mystique du père Huang. Car la religion, la méthode spirituelle, la méthode mystique est capable, peut-être de changer les hommes, de les convertir ; de les faire rebrousser chemin ; de les remettre en face du plus grand, du seul Bien valable, en se retournant, en revenant à l'essentiel d'eux-mêmes.  Le Manifeste du Parti communiste  disait que le temps était venu, non seulement d'interpréter le monde, mais de le changer. Or seule la religion véritable, la philosophie, l'esprit peuvent changer le monde, seul l'esprit peut se changer lui-même. Ce n'est ni la science ni la technologie, et encore moins le désir, le désir d'une libération non immatérielle, qui changera le monde, notre monde.