3. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (12)

Par de légers signes ténus, subtils, il est visible que le monde occidental contemporain accède à la conscience croissante de son infériorité.  "Oh, oh ! devenons plus intelligents, plus sensibles, plus disciplinés, il est temps !" C'est l'injonction, ou l'objurgation collective que l'on croit deviner, ici et là. Comme tout est affaire d'argent, le tour grotesque de cette évolution voit, et va voir se créer des stages où les participants chercheront à devenir plus intériorisés, quasi autistes, hyper-sensibles, délicats, pusillanimes, en un mot timides. Le mouvement semble-t-il, et comme si souvent,  est parti de Californie : soudain, la timidité devient à la mode.  La délicatesse, le raffinement, la sophistication. Les jeunes cadres dynamiques et agressifs, qui nous ont mené là où nous en sommes, sont-ils passés de mode ? L'air du temps est-il à la douceur, à la finesse, qualité autrefois française : l'esprit de finesse, le trait de finesse  ? 

Un long chemin reste à parcourir. Ceux qui, très tôt, ont choisi l'Asie et l'Orient, sont en avance ; l'avenir est à la subtilité. Aussi bien le futur appartient-il à l'Evangile, un Evangile oriental, une Bonne Nouvelle asiatique. Le Christ est un homme oriental. Même quand il dit : "Que  ton oui soit oui, que ton non soit non, tout le reste est du démon", je suis étonné par son ambiguïté. Seule l'ambiguïté est féconde. Le Christ, comme le Bouddha est une énigme. Romain Rolland passe les derniers mois de l'année 1944 à relire les Evangiles, avant de mourir le 31 décembre. Cette relecture culmine dans une description du caractère de Jésus, tel que le discerne son intuition d'historien. C'est un homme de haute taille, sa voix est forte, il parle avec assurance ; c'est un grand marcheur, il gravit les montagnes. Cependant il ne dédaigne pas de participer aux banquets, et il est plutôt indulgent avec les femmes. Mais Romain Rolland, même s'il mentionne sa nervosité et sa sensibilité exacerbée, ne connaissait pas assez l'Orient, qu'il appréciait cependant, ni n'était assez oriental lui-même, pour saisir ce qui est encore plus important : sa douceur, presque ses hésitations, son tact et ses retraits ; sa solitude et ses silences. Et son désarroi. Il se trouble, il connaît la détresse, il n'est pas étranger à toutes les sortes de souffrances. Il se retire seul pour prier, il demeure à l'écart. Il ne se met en colère qu'une fois. Et pourtant il est intransigeant aussi, c'est un extrémiste, tout sauf un tiède. Il concilie les inconciliables ; dans ce Ballet des incompatibles que Lully et Molière s'entendaient à faire jouer, à l'époque où la France était subtile, la joie danse avec la tristesse, la force avec la faiblesse, la mort avec la vie. Bref il est inclassable, insaisissable, indéfinissable ; là encore comme le Bouddha. L'Occident, les églises ont trop cherché à le définir, à le limiter. La porte a été fermée à l'imagination. Et d'ailleurs, ce que l'on sait, ce qui est écrit est peu de choses, même si les évangélistes, comme le disait Hélène Morand, sont des écrivains, des romanciers de génie.  Tout reste à imaginer, tout reste à voir, tout reste à faire. Le Messie juif est venu en plus d'un exemplaire dans la Bible, en plus d'un exemplaire dans le monde indien, dans le monde chinois et dans les autres mondes. Plus vertigineux encore, dans le bouddhisme, c'est le Bouddha archétypal du début des temps, le bouddha archaïque, père de tous les Bouddha, l'Abraham bouddhique, auquel répond et correspond le Bouddha du futur, celui des temps derniers, qui est déjà là. L'humanité attend un Messie qui est déjà là.  Le sauveur est déjà là, il n'y a pas de sauveur final, le sacrifice est de tous les instants, la vie éternelle est de tous les instants. Et c'est pourquoi tout ce qui est historique est si faible, si insuffisant, en un sens si dérisoire. Toutes les naissances possibles, en puissance, en réserve dans l'acte d'amour sont le signe même de l'éternité. Et c'est ainsi que chaque être humain, à sa façon, peut se voir irrépressiblement voué à Marie.

Pendant ce temps-là, à cette minute même, les navires de guerre croisent sur les mers ; les avions de surveillance de tous les pays, se frôlent, se défient. Le globe danse à l'abri et sous la menace du feu nucléaire. L'extermination des camps était graduelle ; celle de Hiroshima et Nagasaki, instantanée. Ce phénomène foudroyant, ce crime unique dans l'Histoire n'a pas encore été considéré, regardé, fixé en face. Ceux qui l'ont perpétré, saisis malgré tout de remords, ont voulu le faire oublier dans les méandres d'une occupation qui se poursuit encore et d'une aide généreuse qui a stupéfié, au départ, les vaincus ; ceux qui l'ont subi sont restés discrets et muets, car les grandes douleurs sont muettes.  Pendant que je tente péniblement et sottement d'écrire, de faire un éloge de la timidité, les jeux sont faits dans la paume de Dieu ; d'un Dieu inconnu, non reconnu. Plus que jamais, seuls les orants et les morts sauvent les vivants, et tremblent pour eux.   (à suivre).