1. juil., 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (11)

Ecoutant l'autre jour un homme d'Eglise déclarer, avec assurance, aplomb et une intime satisfaction, que les Chinois ne possèdent pas la notion chrétienne de "personne", l'envie me prenait de lui répondre ceci :

"Je suppose que vous désirez dire qu'ils ne l'ont pas découverte, ou bien qu'ils ne la cultivent pas, qu'ils ne la développent pas, tout en possédant cette notion, si ce n'est en fait, du moins en puissance. Qui peut nier que des personnes, des personnalités  ont existé et existent dans l'histoire chinoise ? J'éprouve pour vous, pour votre famille, vos fonctions, votre engagement, vos vertus un respect immense et sincère, une vive admiration ; à côté je ne suis rien, ou peu de choses. Cependant,  si le pape François a eu le courage de dire, en public, qu'il était un pécheur, à plus forte raison le sommes-nous tous. Le monde deviendrait instantanément meilleur si beaucoup acceptaient de devenir plus humbles, moins sûrs d'eux-mêmes, de leurs vérités, et de revenir à ce que l'on appelle en théologie : "la crainte de Dieu".  Le monde occidental a cessé de craindre Dieu. Le monde chinois ne le craint peut-être pas davantage, mais au fond du coeur et des manières d'être de  chaque Chinois, et de beaucoup de ces détenteurs de cultures longtemps humiliées, longtemps proclamées inférieures,  habite encore  un sentiment d'abaissement profond,  la certitude qu'un homme seul n'est jamais tout-puissant, qu'il dépend de ses semblables et de la grande Nature, et qu'une honnêteté et loyauté minimales s'imposent à lui et à nous tous, tous les habitants et voyageurs sur cette terre . Or il n'est pas impossible d'être humble en demeurant  noble ; pauvre et modeste, mais  digne et ardent de coeur."

"J'admets, aurais-je continué à lui dire,  que le christianisme a développé et même exalté la personne, la personnalité humaine, et que son rôle historique à cet égard est important. Mais dans le même temps, les Chinois et d'autres cultures confucéennes ont conservé avec soin au moins deux vertus qui, ici, inversement, ce sont tristement affaiblies : la première est la vertu du travail, de l'endurance au travail, une forme de courage qu'accompagne la discipline, et qui requiert le sacrifice de certaines libertés secondaires, volontairement reléguées à l'arrière-plan  ; la seconde est un esprit de sublimation, de modestie qui privilégie la famille et renonce dans une large mesure à diviniser le désordre et l'arbitraire des pulsions. Comme toutes les sagesses s'accordent universellement sur ces deux points, l'Occident de la haute époque, à l'époque, aux époques de sa grandeur, avait soin lui aussi de prêcher ces vertus. Ce n'est qu'à une période toute récente qu'un culte débridé de la personne a fleuri et fleurit sans cesse davantage. Et quand un excès se produit la sanction ne tarde pas, une rétribution s'opère, l'équilibre se rétablit coûte que coûte, par le jeu d'une justice rétributive. Nous assistons donc à ceci : la personne, la personnalité chinoise, longtemps latente, s'affirme enfin,  développe ses potentialités, à la mesure d'un développement économique soudain et sans précédent, de l'essor historique de la Chine,  car pour être une personne "libre et épanouie", un certain degré de richesse et de l'aisance qu'elle procure, est requis ; et dans le même temps, l'occident contemporain, aveuglé par sa longue domination, explore tous les abîmes de l'hyper-personnalité, générale et commune, sans entraves ni modération. Telle est du moins la tendance : la perversité est reine et le pandemonium se donne libre cours. Certes, quand tous les démons sont déchaînés, les anges s'inquiètent et partent en guerre ; ils se mettent en marche.  C'est l'éternel combat, il se déroule sous nos yeux, comme dans la Bible juive, ou les Bibles indiennes, les Purana, la Baghavad Gita, ou sur les bas reliefs des temples d'Angkor Vat, ou dans les classiques confucéens, dont l'un se nomme le Zhongyong 中庸, Le juste milieu, le milieu d'or, la médiocrité dorée, la règle d'or, pourrait-on dire ; et  en fait, ce conflit se déploie dans tous les livres et tous les fruits ou fleurs de l'art qui sont dignes de ce nom.  Quelle est d'ailleurs la personne, la personnalité  qui n'a pas découvert en elle cette lutte  entre anges et démons ? Goethe n'a-t-il pas soupiré, à Weimar : 'J'aurais pu tous vous détruire, et moi avec ...'  C'est dans le Nouveau Testament  le dialogue entre Satan et Jésus à l'issue de son jeûne dans le désert. Satan, c'est l'intelligence personnifiée, il voit clair, il observe, il n'est ni insouciant ni inattentif. Le malfaiteur, le pickpocket, l'assassin dans la foule est pleinement éveillé, tout le monde dort ou rêve à ses côtés ; Satan calcule. C'est exactement le drame qui se déroule devant nous dans le monde tel qu'il est devenu : le conflit entre ceux qui calculent avec l'esprit et ceux qui ouvrent leur coeur, c'est-à-dire qui renoncent autant que possible aux pouvoirs, ceux de l'argent et de la bêtise, et au pouvoir tout court,  aux supériorités, aux avantages indus de l'intelligence, ou qui gardent l'équilibre dans la tension entre les forces de l'esprit et celles du coeur, entre le calcul et l'émotion."  

Je n'attends pas de réponse, je n'ai qu'une supériorité de fait ; j'ai croisé plus de Chinois et  de personnes d'Asie, j'ai vécu avec eux, je suis devenu autant que possible l'un d'entre eux et ce n'était pas une épreuve simple, j'ai failli tout perdre dans cette aventure, y compris la raison et la vie, j'ai presque tout perdu mais c'est ainsi que j'ai aussi,  par rétribution, par justice, tout gagné. "Qui perd, gagne" c'est un chapitre, très évangélique, du Flaubert de Sartre. 

Les plus hauts problèmes métaphysiques sont posés à  l'échelle de la planète, devant nos yeux effarés, pour qui sait voir, entendre et comprendre. Le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Leur mélange, et leur distinction aussi bien.  J'ai toujours aimé la préface des Frères Karamazov  que l'auteur s'amuse à juger inutile et oiseuse, où il mystifie gentiment son lecteur. Et en particulier, j'ai toujours été intrigué par la dernière phrase dont la traduction la plus courte, et sans doute la meilleure, est la suivante : "Sur ce, au fait !"    (à suivre).