26. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (10)

Ce thème m'obsède bien qu'il me soit extrêmement difficile d'expliquer de quoi il retourne. En apparence, jamais ce qui est étranger n'a été aussi présent autour de nous. Mais un important et mystérieux élément fait défaut. Prenant récemment connaissance de cours sur la pensée juive, je m'aperçois à quel degré je suis proche d'elle sans l'avoir étudiée, ou si peu. Les rabbins qui dispensent et diffusent ces cours ont eux-mêmes peu de connaissances sur l'Inde, la Japon, la Chine, et cependant un fil nous relie. Et le soufisme, la philosophie la plus ésotérique de l'Islam, l'amande en son coeur n'est pas si différente. Aussi l'universalité partout est-elle attestée, elle existe, elle vit, vibre, en dépit de tout, ce qui dans le désarroi et la confusion, si ce n'est la panique, les signes précurseurs de la panique, ou de la débâcle, reste un facteur réconfortant. Tout est en miettes ; tout paraît gangrené, nombreux sont ceux qui le ressentent. Plus la sensibilité et l'intelligence, plus la perspicacité et l'honnêteté sont aiguës, plus ce malheur est ressenti. Contrepartie d'une fausseté inscrite depuis assez longtemps dans la culture ambiante et qui, sur le tard, sans doute trop tard, prend conscience enfin d'elle-même. 

Ce que l'on peut nommer le "modernisme" ne se veut ni un extrémisme ni un fanatisme, et c'est pourtant, en réalité, une idéologie, qui se cache en accablant toutes les autres. Deux de ses traits extrêmes sont la liberté, conçue comme esclavage des passions et des caprices, et l'égalitarisme quasi mathématique. Presque toutes les cultures du monde se gaussent, poliment, discrètement, sans oser le dire trop fort, de ces deux caractéristiques, qui vont jusqu'à vouloir créer et développer un troisième sexe, ou promouvoir un esprit unisexuel. Toutes ces discussions sont empoisonnées, car il est vrai que l'unisexuel et le transsexuel, ou l'asexuel, le non-sexuel,  sont une valeur, à condition que cette dernière soit recherchée et trouvée non dans le monde ordinaire, mais dans la philosophie et la métaphysique au degré le plus exigeant ; le monde n'est pas fait pour les anges, il n'est pas particulièrement favorable à l'angéologie.  Et de même, brièvement dit en passant, toutes les grandes cultures ont été homophiles, aucune assez stupide, ou assez bête, pour délivrer un certificat de mariage, au lieu d'un parchemin de chevalerie, une sorte de pacte de fidélité, un encouragement à l'honneur de la sublimation ; du reste, au Japon les mairies délivrent une attestation officielle d'union, sans acte matrimonial. Le nom des choses, l'ordre, le rang, les degrés, la justesse des hiérarchies, les différenciations et les spécificités sont des procédures qu'il faut respecter pour atteindre l'égalité, l'unité et la vraie liberté.  A ces fins une éducation élevée, non paresseusement inattentive s'impose.  La pensée confucéenne a ceci de commun avec la pensée juive : l'étude, l'étude, étudier, étudier ; le perfectionnement de soi ; pareillement le bouddhisme et le protestantisme.  Les faiblesses et les abdications du catholicisme, si beau, si sublime par ailleurs, sont devenues un effroyable fléau. Comment sera-t-il  possible d'y porter remède, dans l'urgence ? Il faut de toute façon admettre que tout se désagrège et se défait dans les temps derniers, et  le seul recours est de s'y préparer, s'encourager ; et faire le bien, autant qu'il se peut. Une seule pensée positive, une onde favorable d'une seconde, une unique seconde,  aident et sauvent le monde. Porter, supporter, emporter, transporter, sauver le monde est possible. Ce n'est pas avec des déclarations péremptoires ou des prières sous une forme ordinaire que l'on sauve le monde. Je suis sous la forte impression que si l'on comprenait véritablement ce qu'est la prière, le support du monde, le contrefort, tous se mettraient à prier jour et nuit, et tout se transformerait en un clin d'oeil, le temps d'un sourire. La prière n'est pas une demande adressée à un personnage tout-puissant, ni une exigence, ni même une supplication. Si c'est un cri, c'est un cri intime, ou un murmure, une émotion profonde. Une expérience et une manière de vivre ; un art.

Nous ne disposons que de trop de connaissances, de livres, de dictionnaires, d'encyclopédies, de manuels. Il y a longtemps que les dynasties chinoises savent qu'elles touchent à leur fin quand l'empereur ordonne la confection des encyclopédies ; c'est ce qui s'est passé en Europe, à la fin du vingtième siècle et à l'aube du siècle suivant. Sortir de l'enfermement des savoirs, des ratiocinations, des expertises présumées, tel est le devoir profond du moment. Un mauvais esprit règne et s'agite dans beaucoup de mots, d'expressions, de raisonnements.  Ce que créait le latin dans les églises, c'était une bonne atmosphère, une  bienfaisance et un respect.  Enfant, même quand je ne comprenais pas, je ressentais la présence de ce bon esprit favorable et propice qui purifie et rassérène. Rien ne purifie ni rassérène aujourd'hui le citoyen, guère plus le fidèle. L'esprit d'enfance dans la langue, et les actes, et les gestes, le bon esprit, je l'ai retrouvé au Japon, plus largement en Asie. Cette formation-là, cette religiosité sans dogmes, ce contentement profond est peut-être enseigné encore par quelques familles, quelques écoles. Il m'arrive de penser, j'avoue que c'est paradoxal,  que la Chine, l'Inde, l'Asie, tout compte fait, au bout du compte, au point ultime, vont sauver le monde.  En chinois, le coeur se dit "xin" (prononcé "shin" ) ; au Japon, plus tendre et plus candide encore : "kokoro".  Le "r" en japonais est liquide, c'est presque un "l". Ce n'est pas la consonne "canine" à laquelle fait allusion Leibniz ; le japonais est une langue aristocratique ; le chinois tout autant, éminemment par son écriture. Il est des cultures qui se meuvent à l'aise dans le mélange, le mariage entre démocratie et royauté, entre la terre et le ciel. Marier, harmoniser la terre et le ciel, tout est là. J'ai été jadis fasciné par ce verset du classique taoïste : "Le Dao est aussi dans l'étron". Tout est pur pour les purs. Il semble que c'est à quoi aspire le monde contemporain, sans y parvenir ; un degré d'indifférence trop élevé pour lui, comme ce stade du bouddhisme tibétain réservé à quelques-uns, où même l'impureté, tout ce qui était interdit jusque-là, est une échelle pour monter. Distinction sévère entre le pur et l'impur : voilà encore un thème qui unit étroitement  judaïsme et shintoïsme, dans la pensée comme dans les pratiques.  (à suivre).