24. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (9)

En toute humilité, l'expérience d'immersion dans un milieu violemment étranger pendant un temps très long, est de l'ordre de l'inconcevable, de l'inexplicable et de l'intransmissible. En résulte un sentiment de supériorité évidente, comme si l'on avait visité la lune, alors que le milieu ambiant dans lequel le voyageur, ou l'errant revient, prend soin de dénier toute valeur excessive à cette expérience, lui refusant tout caractère exceptionnel.  Le milieu des ancêtres, la terre des racines de la naissance ont changé pendant l'absence et surtout le regard porté sur le pays des origines n'est plus le même, ce que j'ai appelé "l'oeil de l'exil".  Cette perspective de l'exil plonge donc le chercheur dans une relativité générale sans exemple. La sensation de décollement du réel, de déréalisation générale, ou de détachement absolu qui s'en suit, vaut d'être vécue, mais ici une terrible injustice intervient.

Ce qui sera compris  en deux secondes par un déraciné de nature, dans une famille que le destin a promené sans ménagements sur cette terre, ou bien par l'aventurier, le vagabond impénitent, condamné à ne jamais être à sa place,  va exercer une effroyable envie ou un déni total chez le citoyen ordinaire qui, par des excursions, ou des lectures, des visionnements de films, tente en vain de comprendre de quoi il retourne. Nous manquons de documents pour le vérifier mais je suis convaincu que Marco Polo lui-même, accusé d'être un menteur, ou un mythomane, un mystificateur, un rêveur, un songeur, un idéaliste ou un insensé, a pu se croire fou, ou ayant imaginé son voyage. Plus modestement, en ce qui me concerne, j'évite de penser trop fortement à la réalité japonaise dont j'ai longtemps été environné, et qui est profondément ancrée, enfouie en moi, au point  que j'aime à dire que je suis toujours au Japon, ou en Asie centrale. Je ne peux pas ne pas y être, y demeurer quoi qu'il arrive. Je n'ai jamais quitté l'Asie centrale. C'est au reste dans les restaurants indiens que je préfère aller à Paris car c'est pour moi un lieu d'équilibre, où le choc de la confrontation entre Est et Ouest est atténué ; c'est une zone de confort, de réconfort. Une synthèse générale s'opère en moi, s'est opérée en moi  et continue d'ailleurs à me mener dans une direction inconnue. Il est probable qu'ici et là, dans les monastères, ou dans la ville, dans des ermitages, si ce n'est des hospices, vivent et souffrent des âmes soeurs, de rares confrères, ayant voyagé ou pas. Ce terme de "voyager" est à agrandir  jusqu'à lui conférer un sens philosophique, religieux, mystique peu soupçonné ou insoupçonné. Tout est voyage, la vie, la mort, l'amour, l'amitié, une page de musique, les trois mouvements d'une sonate ou d'une symphonie, au cours de laquelle le temps humain, le temps chronométrique  s'efface -- vingt minutes ont paru durer, en fait, et c'est fantastique, cinq minutes à peine. C'est au fond la perte de conscience, l'abandon de la réalité ordinaire  qui accompagne l'extase.

J'ai observé avec attention, l'autre jour, à plusieurs reprises, le visage de la voyante de Medjugorje ( littéralement, et rien n'est anodin : "Entre les gorges, entre les montagnes, dans le val"). Il est hors de doute qu'elle décolle, ses traits s'illuminent, brillent d'une joie pure, très belle à voir ; elle contemple, elle voit la belle dame ; elle se perd dans un ravissement, un transport, le raptus qui était d'ailleurs celui de  Beethoven, celui des grands artistes, des grands poètes, des grands voyants.   C'est un orgasme, elle a quitté la terre, et son corps, elle ne ressent plus ses douleurs du dos. Ses lèvres ruminent, tentent de deviner des paroles célestes, elle balbutie ; son front se fronce, se ride car elles ne comprend pas, ou  elle comprend mal ces mots de l'au-delà. Puis la télé-vision, la vision à distance  s'affaiblit, cesse soudain, s'éteint ; elle s'effondre tragiquement, dans la douleur et les larmes ; la douleur l'accable, comme le cosmonaute retrouve lourdement la pesanteur, reprend contact avec la terre. Jean Guitton comparaît du reste Marthe Robin à une cosmonaute, une voyageuse des grands espaces. Tout l'art du yogi est d'ailleurs de savoir s'élever ou atterrir en douceur, les rudes secousses sont pour les débutants. Entrer en transe, en chinois ru shen 入神 entrer en Dieu, pénétrer dans l'infini, sortir de soi, de son esprit, de son corps, y rentrer, aller et venir, intégrer, réintégrer, désintégrer, ces techniques ont été explorées depuis longtemps, en Chine, aux Indes, en Egypte, en Judée, dans les vastes déserts de sable, tout comme au Népal et au Tibet, les déserts de neige ou d'herbes, et elles sont partout apparentées, partout les mêmes. Il n'est pas facile d'en parler, il vaut mieux en parler prudemment, ou ne pas en parler du tout.

Que j'en parle ou pas, né en Bourgogne, par je ne sais quel hasard, j'ai saisi l'essence du Japon, je me suis imprégné, et longtemps, de l'essence de l'Asie centrale. Ce n'est pas une série d'images touristiques, de curiosités, de vocables, d'êtres et de choses bizarres. Ce que je veux ici signifier est palpable, tangible et en même temps abstrait parce que c'est une synthèse, une quintessence. Un parfum, l'extrait ; le parfum extrait. La voyante voit ce que d'autres autour d'elles ne voient pas, ils ne cherchent même pas à voir, mais ce qu'elle voit est en elle-même, produit par elle-même, par sa foi, son désir brûlant de croire, peut-être sans aucune réalité autre que subjective. La réalité la plus haute ne peut être transitoire et dépendante du seul esprit qui la voit. Or dans mon très humble cas, il serait difficile, bien qu'on le fasse sans vergogne, de me nier que j'ai vu, éprouvé, senti, ressenti quelque chose de très particulier et qui existe objectivement.

Entre parenthèses, le père Huang n'aimait pas le mot "syncrèse", car on lui avait trop dit que la pensée chinoise est syncrétique et donc, à mots couverts, que les Chinois étaient des crétins. Il en est du reste de même de l'Inde où l'idée fondamentale est que Socrate, le Christ, Confucius, le Bouddha, Mohamed, et tous les autres, tous les voyants, les épileptiques,  les malades car la maladie à sa manière, comme disait Cioran à la suite de Pascal est un moyen de connaissance parmi d'autres, comme les autres -- tous les héros, tous les êtres de fiction, d'exception, y compris l'homme ordinaire, le normal, le citoyen dans la norme, tous nous sommes des avatars, des apparitions, des descendants. Descendants d'Adam, ou d'un autre, de Shiva, de Vishnou et Brahma. Descendants de la terre, la terre noire, ou jaune, ou rouge, et du ciel.    (à suivre)