22. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (8)

J'ai pensé hier à deux conseils, dans la longue liste de ceux que Schumann donne aux jeunes musiciens -- page d'un autre temps. Le premier est de jouer toujours comme si un grand maître était présent, devant soi, ou au-dessus de soi, dans la pièce à côté, ou du dessus ; pour moi, dans l'enfance, c'était déjà et seulement ma soeur aînée, à l'étage, image ô combien insuffisante de Dieu le père.  Le second, plus surprenant encore dans l'état actuel de ce monde, est de ne pas propager de mauvaise musique, de lui barrer le chemin, de s'opposer à sa diffusion et à son écoute. Autre époque, autre éducation. La société des hommes ne reviendra pas à ce niveau d'éducation. Au reste en matière littéraire, Chardonne n'a-t-il pas noté le moment, dans les années cinquante du siècle dernier, où les éditeurs, attiré par l'argent facile, ou plaçant l'argent au-dessus de tout autre valeur,  ont cessé de jouer le rôle de tri et de barrière qui était traditionnellement le leur ? Les sages chinois  voyaient dans une musique mauvaise et corrompue le signe que le mandat du ciel avait atteint son terme, et qu'un changement de dynastie, autrement dit d'empire se profilait. Chaos et superficialité règnent en maître, s'engendrant mutuellement. Il est très peu probable que l'humanité puisse remonter cette pente ; et très probable, au contraire qu'elle va la descendre, la dévaler plus encore.

D'ailleurs qu'importe, pour qui s'est forgé une philosophie supérieure, car  tout rentre finalement dans ce qu'on peut appeler le plan divin, ou en d'autres mots, la nécessité absolue des contingences. La notion confuse de populisme, qui est maintenant devenu un mot-clef, partout cité, nulle part analysé, signifie que les valeurs les plus basses, les plus vulgaires, sont la règle, le critère dont tout dépend, c'est-à-dire que la loi des grands nombres dicte tout, juxtaposition d'individualités obstinées, prises comme plus petit commun dénominateur. L'indignation  "Mozart  assassiné !", chère à Saint-Exupéry, est typique d'une époque qui a cru et qui croit que le génie est une sorte de droit  naturel, fruit obtenu sans effort. Et du reste  "c'est génial !", en anglais "it's great !"  sont devenus des mots courants. Tout est génial, rien n'est génial. L'Asie, résistant autant que possible à cet ordre descendant des choses, est devenu un bastion de l'aristocratie de la qualité, en bref du meilleur. Cela explique comment les Coréens ou les Chinois, débarquant à Paris, peuvent facilement s'apercevoir que les musiciens de l'orchestre national, se prenant tous pour des solistes,  ne jouent pas ensemble, ou ont bien du mal à jouer ensemble, ce que Barenboim avait remarqué avant eux.  De l'exécrable au sublime, en passant par le médiocre et le passable, je dénombre pour le moins neuf niveaux, analogues au "neuf dan" des arts martiaux. Cette hiérarchie, échelle sacrée, s'est réduite comme une peau de chagrin, c'est à peine s'il reste une distinction entre le bon et le mauvais. Tout est bon, tout passe, et en somme tout va bien. Il faut admettre que le monde, tel qu'il est, n'est pas normal et que les gens les plus normaux, tels qu'ils sont, ne sont pas normaux, ou le sont bien moins qu'ils ne le croient. Dès l'enfance et mes carnets intimes en font foi, tout y est écrit, noir sur blanc, et en couleurs, l'énigme générale des choses et l'énigme que j'étais à moi-même, me tracassaient.  Cette inquiétude m'a emmené,  contre toute attente,  longtemps sous d'autres cieux. C'est ici que chacun s'exclame : "Mais nous aussi, nous sommes une énigme à nous-mêmes , et il n'est pas nécessaire d'aller au Japon, d'aller si loin pour le savoir !" Je l'admets, j'admets cette forme de démocratie, ou d'unanimisme. Ceux qui me connaissent savent bien que je ne méprise personne, encore moins les petits, les faibles, les humiliés, les affligés.  Le "salut petit frère ! salut en bâtardise" de Sartre m'avait frappé, impressionné, plu, et fait beaucoup penser. C'est au fond un travestissement de saint Paul ; cette image paulinienne de l'avorton ne court qu'un risque, celui du misérabilisme. Les Evangiles sont exempts de toute vulgarité, et ceux qui préfèrent parler vulgairement  pour faire peuple, peuvent y réfléchir. L'une des rares apostrophes violentes du Christ est celle-ci : "Engeance de vipères !" ; et les courts versets cachés qui expliquent qu'il ne faut pas offrir des perles aux chiens et aux pourceaux sont évidemment peu commentés. Il est des cultures où "fierté" ne signifie pas "orgueil" ; et où, inversement, misérabilisme n'équivaut pas à grandeur. Oui, une démocratie noble, une république aristocratique,  l'unique solution serait dans cette contradiction. Cette féerie, cette folie.

Pour en revenir à mon sujet essentiel, celui qui trouvera le temps d'ouvrir ou aura le goût de se plonger, à petites gorgées, à raison d'une ou deux pages par jour dans Le côté de Guermantes, deuxième partie, se verra comme moi surpris  d'y repérer, peu après le commencement, en bas de page, une phrase où il est question de "l'Etranger" avec un E majuscule. L'enfant Proust, ou l'adolescent Proust,  expérience banale, mais si importante, s'aperçoit que la maladie et la mort existent et viennent lentement s'emparer de sa grand-mère bien-aimée. L'adulte Proust, celui qui plus tard écrit,  précise que le "malfaiteur" pénètre en nous, dans notre corps, dans notre esprit, notre cerveau, comme un "Etranger" -- un étranger à la vie.  Nous lisons en général si superficiellement que ce passage m'aura échappé durant, pour le moins, trois lectures, dont l'une faite à Tokyo.  L'Etranger, c'est le mal, c'est la destruction de la vie. Or il m'est tout à fait impossible de le réduire à cette fonction négative. Dans la foi intense, au sein du mystère brûlant, la mort et même la maladie ne sont pas seulement des malfaiteurs mais tout autant des bienfaiteurs déguisés. C'est l'absolu, la nécessité absolue prenant possession de nous, nous emmenant là où nous ne voulons pas aller mais où il est indispensable d'aller, pour enfin savoir et comprendre, atteindre la libération et le port - le sens ultime de la vie et de toutes choses à l'intérieur de nous-mêmes.

C'est en quoi l'existence, en soi, de pays étrangers, comparables au nôtre, parfois supérieurs, parfois inférieurs au nôtre par la taille, le statut, la richesse, l'ancienneté,  mettant en question directement le nôtre, présente un aspect scandaleux, insupportable, derrière le auparavant, très démocratique, de l'égalité en droit de tous les pays entre eux ; et ce qui est dit ici des pays peut être dit des hommes, des individus.

J'ai remarqué très tôt l'envie et le malaise que provoquaient mes voyages. C'est je crois dans Le voyage en Italie, pays où il n'a séjourné que deux ans à peine, et où partir était alors de mode pour les artistes et les philosophes, comme on se rend de notre temps en Chine ou en Thaîlande --  que Goethe remarque qu'un long voyage étonne, attriste, puis suscite l'hostilité de ses amis. (à suivre)