19. juin, 2017

Intermezzo -- un long et douloureux processus électoral s'achève ...

 Un long et douloureux processus électoral s'achève, qui aura ridiculisé, sinon ruiné,  la démocratie, Avec onze candidats, des mois et des mois de palabres et de rebondissements, la France est sans conteste, mais sans véritablement le savoir, le pays le plus démocratique du monde. Fort heureusement pour les journalistes, les commentateurs, les experts de tous bords, les paroles fuient, et les écrits qui demeurent, dans le cas de la "presse" -- si bien nommée -- finissent soi dans les poubelles,  en vue du recyclage, soit dans le département spécialisé d'un nombre restreint de  bibliothèques. Tout le monde sait et comprend  qu'il serait insupportable et comique, tragi-comique de relire, sauf exception, un article hors contexte, un an ou dix ans plus tard. Ainsi en va-t-il de la gloire du monde -- sic transit gloria mundi. Ce n'est pas seulement Baudelaire ou Goethe qui refusaient de se salir les mains avec l'encre grasse des journaux, mais le pianiste Sviatoslav Richter, parmi beaucoup d'autres.

Toutefois la démocratie n'est pas le pire des régimes, et il n'y a aucun sens à lui être hostile. Simplement elle dégénère en hyper-démocratie, ou en anarchie, et véhicule des illusions. Le grand nombre de ceux qui s'abstiennent de voter montre que cette prise de conscience n'est pas rare, et que je ne fais qu'exprimer  ce que beaucoup pensent dans l'ombre. En effet, voyons les choses en face. Gouverner n'est pas simple. Le fait, le devoir, le fardeau  de gouverner n'ont pas évolué si vite, derrière les apparences.  Un aide de camp des présidents, dans un livre récent (*), notait le côté royal des procédures et des cérémonies, des conditions et des circonstances.  Le gouvernement profond appartient, universellement, à une classe particulière de hauts fonctionnaires, augmentée de celles des employés petits et moyens, une classe mandarinale hiérarchisée, qui ne change pas, ou change peu. C'est ce qui a été récemment mis en lumière aux Etats-Unis, dans leurs récentes mésaventures, par le terme de "Deep State".   Le  "Deep State" est à l'oeuvre aussi bien en Russie qu'au Japon, en Turquie qu'en Chine ou au Royaume-Uni. Il procède au fond d'une nécessité technique et pratique.  Les sociétés qui ont donc conservé des structures royales ou impériales symboliques, ne sont pas si sottes, ni si différentes de celles qui ne l'ont pas fait.  Au sommet, qu''on le veuille au non, trône un chef, car il est des décisions importantes qui ne se prennent que seul, ou en très petit nombre. Alors que dans un petit orchestre de chambre, le conducteur est presque inutile, compte tenu de la qualité des musiciens modernes, dans l'orchestre national, il est toujours indispensable. La démocratie serait parlementaire si les débats étaient nobles et dignes de ce nom, c'est-à-dire si des esprits aiguisés et instruits savaient parler. Hélas, la différence entre "to speak" et "to chat" s'est réduite, presque annulée sous la pression de nombreux forum,  causeries, entretiens divers, réseaux, systèmes nerveux sociaux. C'est au point qu'entre les fréquents "voilà !" dont le but est de se réconforter, de se donner une grande assurance, il est parfois et  souvent difficile de discerner une quelconque idée, encore moins une idée puissante. Ces inconvénients, sans doute inévitables, sauf dans un tout petit pays dont l'exemple traditionnel est la Suisse, rendent la démocratie faible  et hésitante, flottante face à des pays  qui n'ont pas rompu avec des méthodes ancestrales, comme la Russie, la Turquie, la Chine, le Japon et plusieurs autres. Certes changer la personne qui occupe le sommet de la pyramide est une vertu, mais il ne faut pas le faire trop souvent non plus. C'est ainsi que le Japon se porte mieux depuis que le Premier ministre ne change pas tous les ans, au mois d'octobre.  Mais ce pays possède ses problèmes politiques particuliers car on peut dire, en un mot, qu'une certaine dénazification, dans la mesure exacte où le national-socialisme n'était pas dénué de mysticisme, un mysticisme dévoyé,  n'y a encore jamais été faite.

Bref, entre trop de démocratie et pas assez de démocratie, l'équilibre est très délicat. Les nombreuses personnes inscrites qui s'abstiennent de voter, sans oublier celles qui ne se sont jamais inscrites, apportent la preuve  que beaucoup  ne sont pas dupes du petit pouvoir électoral qui leur est accordé. En conclusion, il est des esprits pour qui  le domaine politico-social sera toujours un lieu ambigu et empoisonné. Les artistes, les grands religieux, les grands indépendants  l'ont toujours considéré ainsi.  L'artiste se console en se concentrant, en s'enterrant dans son art qui le libère, l'élève et le fait passer dans un autre monde ; le religieux s'ancre  sur son dieu, sur l'Un de son rêve, à qui il procure la réalité, la consistance de la chair de son âme -- ou porte les valises de son prochain. Car il y aura toujours des valises à porter, des soins à donner, des pleurs à consoler, la charité, la compassion, la bonté n'a pas de fin, pas de limites, pas de frontières,  et c'est pourquoi elle doit s'ancrer dans une valeur encore supérieure,  le pilier, l'Unité ultime qui la fonde et seule lui confère un sens, une orientation et une force.

Le long et douloureux, et très bavard processus électoral s'achève, mais Dieu soit loué, la sagesse, une certaine forme d'intelligence a prévalu. C'est pourquoi certains expriment déjà un grand mécontentement, car l'intelligence est détestée, et enviée, autant et plus que la force de caractère qui seule lui donne un pouvoir, une efficacité, une vertu. Sur ce point une psychanalyse nationale est à faire, non seulement ici, où les druides ont échoué dans leur entreprise de civilisation et d'anoblissement de la Gaule, mais au fond tragiquement partout, dans toutes les cultures. Vaste sujet qui, ce matin, nous entraînerait trop loin. 

 

(*)  Peer de Jong : "Vous n'oublierez rien, colonel" -- Aide de camp du président de la République, Editions Tallandier, avril 2017