17. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (7)

De même que certains se sont convertis à la suite de la rencontre inoubliable de la personne du Christ, ou d'une personne qui le représentait, de même j'ai été ébranlé, à jamais, par la rencontre du père Huang Jia-cheng, François Huang. Je lui ai consacré mon deuxième roman écrit au Japon, dont le titre est  : Le canal de l'exil. Ce n'était peut-être pas un saint, et en tous cas ses propos évoquaient plutôt les énigmes d'un moine Chan que l'orthodoxie ordinaire d'un prêcheur ; il était bouddhiste par sa mère, demeurait taoïste et confucéen par sa culture de naissance, et fondamentalement libre, indépendant ; par moments il se révélait un original et un extravagant. J'avais l'impression d'avoir face à moi un être rare. Bon et généreux même quand il se montrait ironique et amer. Ce n'est qu'à présent, m'étant moi-même longuement éloigné de la France, que je peux comprendre enfin certaines de ses réactions, certains de ses commentaires nourris par la douleur et les blessures de l'exil. Il est des êtres dont les tribulations et la position générale dans la vie, ce que l'on peut nommer avec Heidegger "l'être-au-monde", mais qui est en fait un "être au-delà", un "être d'outre-tombe",  demeurent incompréhensibles au tout-venant qui les juge étranges, bizarres, maladroits. J'ai trouvé récemment dans le personnage de Chouchani (1895-1968),  ami mystérieux d'Elie Wiesel et de nombreux penseurs juifs (comme Lévinas, tous deux étant nés en Lituanie), des traits qui me rappellent le père Huang : une sorte d'excentricité, de folie saine, de folie équilibrée. D'ailleurs, capter l'énergie de la déraison tout en gardant la raison, perdre le sens, perdre pied sans sombrer dans les déséquilibres, est un des thèmes de l'Asie et de l'Orient tout entier ; un thème tout autant du génie de la sainteté et de la sainteté du génie.  Les Oratoriens, comme l'était en effet le père François-Xavier Huang, sont réputés être des personnages hors du commun, à l'image de leur fondateur Philippe Néri, au sujet duquel  Goethe rapporte, dans son Voyage en Italie, des anecdotes proches de celles des moines Zen.

Je dois à la vérité de dire que la mention du père Huang m'a fermé plutôt qu'ouvert les portes des missions étrangères de Paris ; et aussi qu'il suffit de pénétrer rue du Bac pour se sentir très éloigné de l'Asie. Certes c'est avec sincérité, dévouement, ardeur et foi que les missionnaires ont travaillé et travaillent. Je ne crois pas cependant l'esprit critique du père Huang sans objet ; j'ai entendu ses plaintes ses interrogations, ses cris. Il m'est impossible d'entrer dans la salle des Martyrs sans effroi. Des âmes pieuses, charitables, zélées ont sacrifié leur vie, ont tout donné pour l'union et la communion entre les vivants sur cette terre. Mais il faut des années et des années, une vie entière pour entrer dans la logique et dans l'âme de ces cultures lointaines, nous seulement  étrangères mais très étrangères. J'ai entendu un jeune missionnaire arrivé au Japon déclarer, comme si personne ne l'avait prévenu à l'avance, que le japonais est la langue la plus difficile qu'il connaisse ; il paraissait manifester une surprise ; or le japonais est relativement facile au début, comparé au chinois, au thailandais, et au moins aussi difficile à mesure qu'on avance. L'échelle de difficulté des langues est en général  ignorée. L'italien, l'espagnol, le portugais sont un jeu d'enfant en comparaison du hongrois, du polonais, du russe, langues européennes connues pour être ardues, et pourtant celles-ci ne sont rien en comparaison du chinois, du thaïlandais et d'autres langues qui, curieusement ou scandaleusement étaient autrefois qualifiées de "langues rares" à l'Ecole des langues orientales, première école qui leur fut dédiée en Europe,  dès la Convention, par Lakanal et de Sacy.  On ne peut se défendre de penser que de jeunes missionnaires sincères et dévoués furent comme envoyés à la mort, sans préparation, ou sans préparation suffisante,  dans des cultures extrêmement éloignées par des supérieurs et des protecteurs, ou des financiers dont les intentions pouvaient être souvent ou parfois, pas toujours, bonnes et pures. C'est l'illusion de la fraternité facile dont le père Huang se moquait parfois amèrement. Au reste, "liberté, égalité, fraternité, droits de l'homme" sont des valeurs indiscutables. Qui finalement les nient ouvertement ? effrontément ? Seulement passer de l'abstrait au concret, du droit au fait dans des contextes culturels locaux très éloignés, est un défi qui ne peut être relevé sans d'immenses précautions. Toute une adaptation, une série de modulations, des accommodements d'une ampleur insoupçonnée  sont à faire. Les islamologues de la grande école française, à commencer par de Sacy, et tant d'autres, les Guénon,  Massignon, Corbin, Gardet  doivent se lamenter et sangloter dans leur tombe, ou dans les cieux, en compagnie de tous ces religieux et religieuse inconnus qui ont donné leur vie pour un rapprochement sincère et profond entre Orient et Occident.

Et pourtant la présence "sur le terrain"  n'est pas la garantie d'un juste entendement. J'ai cru croiser au Japon des résidents de très longue date qui, d'après mes critères, étaient restés infiniment occidentaux, qui, en tous cas, n'habitaient pas dans le même Japon que moi.  Car il faut abandonner toutes ses protections, naturelles ou artificielles, dépouillement extrêmement douloureux. Ces systèmes de protections sont biologiques ou psycho-biologiques, psychiques et culturels. Une doctrine, un dogme les renforcent. Un missionnaire qui a vécu soixante ans aux Indes m'a récemment stupéfié et j'avoue que j'aimerais en parler à coeur ouvert avec lui. Dans les rares régions christianisées du sud, les campagnes, plus que les villes, se déchristianisent. Omission volontaire ou non , rien dans ses propos ou explications ne laissait deviner qu'il avait ressenti ou pressenti les obstacles naturels de l'âme indienne. Le père Huang a écrit :  Ame chinoise et christianisme . "Ame indienne et christianisme" reste à écrire. Le père Monchanin (1995-1957) dans ses lettres, le père Le Saux (1910-1973), dans ses journaux et écrits, nous donnent d'importants éléments  pour ce livre futur, qui serait une sorte de prélude à un autre : "Ame orientale et âme chrétienne" ou "Ame occidentale et  âme orientale".

Au demeurant, il ne s'agit pas d'écrire mais de vivre, de faire. L'âme humaine, l'âme vivante, l'animation du monde, de la matière, est partout la même. Mais entre le dire, l'affirmer, le prêcher -- et le pratiquer, il existe, qu'on veuille bien m'en croire, un abîme.

Tout ceci aurait moins d'importance si nous ne courions, le coeur léger semble-t-il,  vers l'abîme, vers cet abîme précisément.  (à suivre).