15. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (6)

Tous les événements du monde prennent un sens symbolique pour qui est capable d'en comprendre, plus ardu encore d'en posséder la clef. S'enfoncer à ce niveau d'interprétation  demande du temps, de la dévotion, et une forme d'abdication. Chaque culture tente d'opérer dans une certaine mesure cette interprétation symbolique : le judaïsme par exemple, mais aussi l'islam à sa manière, le bouddhisme dans ses différentes formes, dont celle mystérieuse du Tibet, le Japon par le shintoïsme, la Chine par sa pensée et ses pratiques antiques, la Corée par un shamanisme  qui  nous demeure largement inconnu,  ou la Russie orthodoxe, ou le christianisme dans l'oeuvre de Vito Fornari (1821-1900) que Paul VI appelait à lire, à relire. Il existe à l'heure qu'il est de nombreuses diasporas, en dehors de la diaspora juive, et également de nombreux peuples élus. A la limite, toute nation se croit élue. Et de fait, toutes le sont, dans la mesure où ce qui est, est bel et bien, perdure et acquiert, par cet être même, une valeur, une portée immenses. 

Il est possible que l'homme, ou le surhomme, le héros capable de faire cette gigantesque, cette  fantastique, cette formidable synthèse ne soit pas encore né.  Mais par exemple en France, et aussi bien ailleurs, sont nés en l'an 2000 des êtres, qui à présent sortent tout juste de l'adolescence,  incarnant profondément la fusion entre orient et occident,  aptes à se mouvoir dans les deux sphères, et plus ardu, plus important encore, à naviguer au-dessus, à voler au-delà.  Cependant des raccourcis, des  anticipations sont possibles, tout ce qui va venir, d'une certaine façon existe déjà. Thomas d'Aquin était parvenu à cette intuition où passé, présent, et avenir ne font qu'un. Tout comme, inopinément, un prémarxiste ou un marxiste comme Li Da-zhao, qui était resté un lettré traditionnel, et au fond un mystique chinois d'antan. Il est sage de saisir le présent  "Jin" et de vivre dans le moment présent comme tout le monde le répète dans la France contemporaine sans parvenir à le faire, mais c'est d'une certaine façon impossible, impraticable, car dans l'instant confluent passé et futur, en une union indistincte. Au fond le passé, c'est l'essence même : le pas, la Passion, la patience, l'Eternité.  Qui réussit à vivre dans un temps aboli, dans le toujours de tous les jours, a tout saisi.  C'est  le "royaume des cieux", ou le royaume de Dieu que toutes les  religions et toutes les sagesses, toutes les philosophies, chacune à leur manière,  s'efforcent de saisir, parfois par des voies détournées, ou paradoxales, des chemins qui égarent plus qu'ils n'y conduisent.

L'étranger, tout compte fait, c'est Dieu même,  le Christ-Bouddha, c'est l'absolu, le réel des réels.  Encore faut-il le débusquer en nous-mêmes, à l'intérieur de nous-mêmes, dans nos entrailles.  Ne pas avoir peur de l'étranger en nous-mêmes. Le saisir, et plus ardu encore, le tenir. Peut-être un messie va-t-il apparaître, qui n'écrira pas un gros livre, un de plus, une bibliothèque de plus, mais incarnera de façon vivante, chair et os, les noces de l'orient extrême et de l'occident extrême. Peut-être est-il né en l'an 2000, en Europe ou ailleurs. en Chine, ou au Japon, en Corée ou en Malaisie, ou au Vietnam, en Indonésie ou aux Etats-Unis  ? 

Il est vrai, après tout, que le sherpa et l'homme blanc ont collaboré pour faire l'ascension de la plus haute montagne du globe,  et que cette union est symbolique en dépit de la condition inférieure et subordonnée du sherpa. Mais si l'homme blanc continuer à ignorer le sherpa, ou à le considérer comme allant de soi, s'il n'est pas capable de se mettre à sa place, d'entrer dans son âme, qu'il ne s'étonne pas des conséquences. Et le chrétien qui met, ou cultive la présomption, l'audace de mettre, de placer l'Amour au centre de tout, acquiert une responsabilité encore plus aiguë que d'autres, et même insensée. Oui le Christ, Rome, la papauté a, aura l'obligation, la tâche, le fardeau  de changer de couleur. Transformation fantastique, historique.  Or le père Huang, ce Chinois chrétien, par hasard ou par nécessité, l'homme vivant qui m'a le plus impressionné et influencé, n'aimait pas, c'est un fait, n'appréciait pas, je suis tenu de dire la vérité, agréable ou pas,  les Missions étrangères de Paris. ( à suivre).