12. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (5)

Quand je dis dans la page précédente "l'homme slave, Hongrois ou Roumain ..." je n'ignore évidemment pas que les Roumains ne sont pas des slaves, mais des latins. Il existe cependant une Europe orientale et des Hongrois de Roumanie comme Cioran. Je fais plutôt allusion à une maxime importante de ce dernier : "Le bonheur finit à Vienne".  S'installant au Quartier latin peu avant la guerre,  il s'amuse de voir le patron de son petit hôtel discuter sans fin des menus  quand lui est habitué, comme le paysan roumain, à manger gravement toujours la même chose, sans choix : la mamaliga, la bouillie jaune de farine de maïs. Ce qui "finit à Vienne", c'est  au fond l'insouciance, la légèreté, la nonchalance stupide. Mon ami dominicain trouve étrange, à raison, l'expression courante des contemporains : " Il n'y a pas de soucis". Le puzzle des pays et des frontières, sur la carte du monde, est plein de mystère. Soudain, les géo-politiciens prennent conscience qu'un espace existe entre la Russie et la Pologne : l'Ukraine, pays caché, de transition, limite, frontière, "marche". Tout pays possède ses marches, en Chine, la Mandchourie, la Mongolie, le "Xinjiang", littéralement nouvelle frontière, "nouvelle limite" ;  et au Japon même l'île du nord, Hokkaidô, tardivement conquise par le pouvoir central, transition vers la Sibérie ; mon ami japonais, Sôda-san ressemblait à un Russe et supportait l'alcool aussi bien qu'eux.

D'un autre côté, chaque pays se prend pour le centre du monde  et j'ai parfois songé que dans une géographie fantastique, ils ne sont pas juxtaposés horizontalement, mais empilés les uns sur les autres, en hauteur, verticalement, tenant chacun la place des autres et constituant chacun une totalité auto-suffisante. Autrement dit un immense orgueil, une immense présomption, un affreux aveuglement. Chaque pays et également chaque province, et au fond chaque homme.  "Je suis tout seul, je suis plus puissant, plus clairvoyant que vous tous ; je suis omniscient, omni-présent." disent, clament tous les pays, et au fond chaque homme.  La force de deux yeux, la force du regard, la puissance divine qui gît et gicle dans le regard. Cette hubris, cette démesure, on la trouve naturellement en chaque religion, on la retrouve chez les prêtres les plus modestes, que Romain Rolland apostrophait ainsi : "Au fond vous êtes des orgueilleux." Non pas qu'il y échappe lui-même, car je m'amuse à le voir écrire de Moscou, au Bolchoï,  à sa soeur, en 1935 : "Imagine ton frère dans la loge du tsar". Le grand péché de l'Occident, l'Occident triomphant de la première moitié du vingtième siècle, puis à nouveau de la seconde moitié, après, malgré la guerre, la guerre vite oubliée,  c'est l'orgueil. Car même la fausse modestie japonaise, asiatique, est préférable à l'orgueil ouvert.  L'orgueil des prêtres,  des scientifiques qui ne sont que des scientistes, des faux artistes, des faux historiens, et du tout venant, moi compris bien entendu. Le corps qui se gonfle, qui se dilate. De plaisir, de présomption. Puissance naturelle, vitalité. Ce que Cioran dénonce comme l'homme qui "frétille", où je vois, je devine là aussi, la frontière, la marche, la limite  entre le latin et le slave. Dans un métro bondé de Paris, il serait possible d'introduire, à Tokyo, et sans peine, sans pousseur, dix personnes de plus. On me fait signe, à la porte, que ce n'est pas possible ; car il leur est impossible de "rétracter", de "contracter" leur corps. Je n'ai pas le temps de leur expliquer que je reviens du Japon, que j'y suis encore ;  ni celui de leur demander de lire d'urgence La dimension cachée de E. T. Hall, l'anthropologue qui a découvert qu'existe une "bulle", de dimension variable selon les cultures, autour du corps de chaque homme.

Pour me ruer au plus pressé, car j'en aurais long à dire sur cette bulle vitale, ce qui me semble inquiétant est l'ignorance du monde international, du monde étranger, dans sa réalité vivante, criante, au-delà  de ce qui est aperçu, entrevu  au cinéma, à la télévision, maintenant sur la Toile et dans le Filet, ou via les sauts de puce du tourisme : quinze jours d'exotisme.  L'Asie est toujours reléguée au musée Guimet. L'énigme, parfois le scandale, c'est pourquoi une petite Japonaise frêle (et forte de toute sa résistance nerveuse) , ultra-sensible, d'une extrême intelligence, atterrie depuis  peu, passait inaperçue, ce matin, sur le boulevard St- Michel. C'est un fantôme, c'est un esprit,  un défi à la pesanteur. Et elle cherche une aide, un appui, quelqu'un de son monde, respirant dans son monde, elle s'attarde à ma hauteur. Le pont existe, à quel prix ... au prix d'un terrible effort, presque inhumain, de synthèse.

L'Occident ne s'aperçoit pas qu'il monopolise les moyens de communication et d'enquête ; plus grave de perception, de conception ; de compréhension. Il se renvoie à lui même, dans un miroir narcissique, sa propre image. Arrivent tout d'un coup les émigrés ; se déclenchent les guerres locales. Panique, d'où cela vient-il ?  J'ai écrit dès l'an 2000, ou 2001, je ne sais plus,  un court article : Fin de l'histoire ou recommencement de l'histoire." Il était rassurant de croire que le "choc des civilisations" de Huntington (*) était une méchanceté, une fascination pour le mal, un appel au mal. Le bouddhisme ne cesse de nous préconiser de fixer le mal en face, de ne pas faire comme s'il n'existait pas.  Pour le combattre il faut d'abord l'étudier, ne pas l'éluder par un voeu pieux. C'était curieusement un Japonais américain (**) qui déclarait au monde entier, en pastichant Hegel, que nous étions véritablement à la fin de l'histoire ; le moment était bien choisi : le sommet de la puissance économique japonaise. Le monde entier faisait litière des idéologies, des structures spirituelles et mentales, et s'unifiait autour du cortège séducteurs des objets, biens de consommation, du confort, "cette invention anglaise" (je crois que c'est encore ici Cioran qui parle). Mais on ne se renforce pas, on ne se rend par plus fort, avec des objets, des engins, des machines. C'est l'esprit qui rend fort. L'invisible, le non palpable. Les mouvements de l'air, la musique.  Les châteaux invisibles, l'architecture céleste, la musique des sphères.  (à suivre).  

 

(*) Samuel Huntington : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996

(**) Francis Fukuyama : The End of History and the Last Man, Free Press 1992, 452 p.