10. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (4)

Continuant à tisser, broder, tricoter des lignes sur un même thème, infinies variations sur un thème, il me plaît d'évoquer à nouveau ici, car je l'ai fait brièvement dans Le sphinx du retour, le septième de mes romans, cet étonnant personnage que j'ai longtemps observé, non seulement mois après mois, mais année après année, vivant nuit et jour à l'abri de la halte d'autobus, au carrefour des boulevards St-Germain et St-Michel, en face du musée médiéval dit de Cluny. Parmi toutes les personnes qui errent plus ou moins dans la rue, celui-ci se distinguait par sa sobriété, son élégance, sa discrétion, il passait inaperçu et je n'arrivais pas à comprendre, car je venais tout juste de rentrer dans mon pays de naissance, comment et pourquoi aucun résident du boulevard St-Germain, ou employé de la mairie de Paris ne lui venait en aide. Ce qui m'attirait vers lui était renforcé par le fait  que je devinais, en cet homme calme et concentré mais sombre et taciturne, un slave, Hongrois ou Roumain, peut-être avait-il connu Cioran ? Son visage et toutes ses manières trahissaient la haute éducation, mais il n'avait pas eu de chance, il n'avait pas réussi. Il était très organisé et d'une propreté méticuleuse, se lavant au point d'eau du musée, s'asseyant contre le mur bas qui le longe, faisant parfois semblant d'attendre l'autobus ; la nuit il dormait sur le banc de l'abri, je l'y découvrais tôt le matin sous un duvet, par les nuits les plus froides, y compris, je m'en souviens très bien, par une nuit de neige, qui devait lui rappeler la haute Moldavie, s'il en venait.  Vers midi il remontait ou redescendait le boulevard St-Michel, se dirigeant vers quelque soupe populaire, en poussant une petite charrette de supermarché, comiquement ornée d'un petit drapeau des îles britanniques, probablement le cadeau d'un touriste -- et sur laquelle étaient empilés ses valises, les souvenirs de sa vie, sans doute ses livres, encore que je ne l'aie jamais vu lire ;  il avait tout de l'intellectuel déchu  et me rappelait Kong Yi-ji 孔乙己, le personnage d'une courte nouvelle de Lu Xun que l'on nous avait fait étudier, à l'Ecole des langues orientales ; un Confucius pauvre. Je devinais en lui quelqu'un de modeste et d'honnête qui n'aimait pas, ne désirait pas, ou ne pouvait pas se mettre en valeur.  En le voyant observer la vie autour de lui, d'un oeil amer, un peu amusé, un rien ironique, une ironie positive, méditative, je songeais à ces saints et ces philosophes, qui dit-on, en Orient, mais c'est vrai au fond partout, se cachent volontiers au coin d'une rue, sous les dehors d'un mendiant ou d'un de ces vendeurs dits à la sauvette. Or cet homme d'Europe orientale, comme les gens d'Asie à Paris, ne demandait jamais rien au passant, ne se plaignait jamais, ne discutait pas. C'est d'ailleurs pourquoi il était ignoré  et en somme inexistant, tel un fantôme, dans la France latine.  Oui, je crois que beaucoup ne l'ont jamais vu, jamais remarqué.

Le plus émouvant pour moi, étaient ces très rares occasions où je le découvrais  installé à la terrasse du Mac Donald, de l'autre côté de la rue ; ayant probablement trouvé une pièce ou deux de plus que d'habitude dans ses poches, il réintégrait ainsi la vie courante et tel un citoyen ordinaire, s'offrait le luxe d'observer la halte, l'abri qui lui servait de demeure, sa maison, la vie, le monde de l'extérieur, avec objectivité, avec détachement. Je me souvenais alors de la joie et même de l'excitation avec laquelle le père Huang m'avait dit, une étincelle dans les yeux,  que lors de son premier retour à Beijing, en 1974, après quarante années d'exil,  il avait pu enfin se fondre dans la foule, être un spectateur parmi d'autres, passer enfin inaperçu. Etre vu, se sentir vu comme un acteur ; ou ne pas être vu ; dilemme effroyable des humains. L'un fait tout pour l'être ; l'autre, tout pour ne pas l'être. Le croyant qui croit à un Dieu anthropomorphique n'échappe jamais aux yeux perçants du Père.  Et cette conscience d''être vu, toujours vu, lui est chère, précieuse, indispensable. Mais il y a aussi ces aveugles ou ces myopes qui pourtant voient, qui prophétisent  ; et ces yeux froids de lynx ou d'aigle qui ne voient rien, ou qui ne voient pas ce qu'il faudrait voir. Si la condition humaine est tragique, la condition de l'étranger, de l'exilé, l'est doublement.

Un jour, tout d'un coup, un beau matin, je n'ai plus revu l'homme slave de l'abri d'autobus, et il n'est jamais réapparu, j'ignore ce qui lui est arrivé. Je souhaite que quelqu'un ait réussi à lui porter secours, à transformer sa vie. De toute façon, et j'y reviendrai, les nécessités de l'exil sont une haute philosophie et, comme aimait à le dire Léautaud, la pauvreté n'est pas la misère. L'éducation élevée sauve, c'est un rempart inexpugnable. Voici ce que l'Occident a peu à peu oublié, au fil des siècles de son heureuse domination : la haute philosophie est devenue une douce philosophie.  (à suivre)