8. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (3)

Le flâneur animé de curiosité, épris de compassion, qui, par un  sentiment d'amour amer pour l'humanité, s'aventurera dans le métropolitain à certaines heures de l'après-midi,  découvrira sur le quai de la station Odéon, ligne 10,  à destination de Boulogne, ou parfois ailleurs, un pauvre musicien chinois qui chante et joue à tue-tête. Cet homme simple est pris visiblement d'un immense désarroi et d'une nostalgie aiguë pour sa patrie, sa culture. Il excite en moi une vive émotion, un intérêt constant ; il éveillera chez toute personne attentive et sensible  un esprit de fraternité. Tantôt il fait glisser son archet entre les deux cordes du violon traditionnel "er hu" 二胡, tantôt c'est une flûte qu''il empoigne, tantôt, comme si cela ne suffisait pas,  il se met à chanter avec force, d'une voix désespérée. Malheureusement, même pour moi, les sons qu''il émet de ces trois façons, m'apparaissent plus discordants et criards qu'harmonieux, et je crois qu'il en est de même pour les passants qui ne s'attardent jamais ; au reste, il est assis sur le banc du quai et ne demande  aucun d'argent (et, soit dit en passant,  les gens d'Asie ne demandent pas d'argent à Paris, du moins n'en ai-je jamais vus quêter). Ayant  eu la chance d'entendre les mélodies délicieuses du violon chinois à deux cordes en plein air, dans leur cadre naturel, les parcs de Beijing ou Suzhou, à la tombée du jour, au soleil couchant, passé cinq heures de l'après-midi, je sais que le moment et le lieu, l'environnement, le cadre jouent un rôle très important en musique et dans tous les arts.

Je le sais d'autant plus qu'il m'est arrivé souvent, comme ce musicien chinois, de m'exprimer violemment au piano, plus pour mon plaisir et mon bien-être personnels, et au fond pour ma santé physique et psychique, que pour la joie des Japonais qui m'écoutaient avec intérêt derrière les portes. Trop polis et discrets pour me le dire, ils me le signifiaient sans paroles, je le comprenais à leurs mines, à leurs yeux, à leur air de compassion ; ils me reprochaient d''être trop expressif, de jouer trop fort, et je le faisais d'autant plus qu'ils me le reprochaient ; le style feutré, qui va de soi au Japon, m'était en l'espèce insupportable.  Tout ceci, ce drame, se passait dans un studio Yamaha près du port, en direction de Harumi, exactement après Higashi-Ginza, haut lieu du kabuki, dans une île qui porte le nom prédestiné d'lle de la Lune : Tsukijima 月島.  C'est là que, par tous les degrés de fatigue, par tous les temps, pluies torrentielles ou moiteurs épuisantes, oppressantes, je me rendais, ponctuellement et sans faute, jour après jour, à midi, pour jouer du piano pendant une heure. Ce lien avec l'Europe, Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin était si important pour moi, si vital ; c'était une question de vie ou de mort. J'ai décrit dans Le saint de la touche noire, le troisième de mes romans, le choc que j'ai eu, un jour, en apercevant par la fenêtre, de mon piano, un défilé du temple "o-mikoshi", la sortie des palanquins dans la rue, cérémonie shintoïste que j'adorais mais qui, tout à coup, me paraissait comme la conflagration de deux mondes incompatibles.

C'est la raison pour laquelle j'éprouve une immense empathie pour ce violoniste chinois. Sa musique  me semble un appel au secours. Hélas, à titre privé,  je ne peux lui venir en aide. Il faudrait disposer de toute une organisation,  une infrastructure, une logistique, car il n'est pas le seul. Romancier, intellectuel, je ne peux que ressentir, voir et décrire ; compatir, souffrir avec autrui. J'ai choisi la philosophie et l'écriture, dès l'âge de quatorze ans, mes carnets du moment en témoignent. J'ai même renoncé à la musique pour elles. Et pourtant, par un miracle, la musique ne m'a jamais abandonné ; finalement  Euterpe ne m'a jamais délaissé, ni trahi.  Combien ma chance est grande en comparaison de ce musicien chinois et combien les hommes, à travers leurs différentes cultures qui, à la fois, les rassemblent et les dissocient, peuvent peu de choses, tout bien pesé,  les uns envers les autres ... ( à suivre)