5. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger (2)

Une actualité brûlante et dramatique me pousse à interrompre le cours capricieux de mes réflexions pour entrer au vif du sujet. Je réaffirme que, non-violent par tempérament et par principe, je suis attaché à la résolution pacifique de tous les conflits, dans l'esprit des Evangiles, du bouddhisme, du gandhisme, et d'ailleurs de tous les écrits véritablement religieux. Ce n'est que par perversion interne ou par une terrible méprise que les religions, ou les philosophies, ou les idées élevées peuvent être utilisées pour attiser ou justifier les flammes. Mais personne ne peut se cacher que c'est ce que l'Histoire nous fait voir et c'est ainsi que, lors de la première guerre mondiale, le Christ, une image déformée, guerrière du Christ a été brandie par les deux camps ; à la lettre, le Christ-roi a combattu dans les deux camps.  Romain Rolland, dans son Journal, n'a pas de mots assez forts pour exprimer sur ce point son indignation. Mais l'humanité oublie vite ses errements ou ses erreurs et revient sans cesse sur les pires chemins, comme si l'espèce, incapable de se dominer, de se domestiquer elle-même, était vouée aux tourments et à l'extinction,  enrôlant même ses Dieux, ses Seigneurs pour ce faire. Ce qui cependant caractérise l'extraordinaire période et le dangereux tournant où nous sommes, est que jamais, probablement, les moyens d'éveiller l'ensemble des populations aux valeurs d'une haute philosophie -- concorde, amour mutuel, coopération,  conciliation générale, paix perpétuelle --, n'ont été, grâce aux télécommunications, potentiellement aussi développés.  Et pourtant l'essor rapide des réseaux sociaux, après un moment d'euphorie, se révèle plus négatif que positif.  Chacun est isolé, ou se regroupe, se rassemble  avec ses congénères, se range avec ceux qui lui ressemblent, contre tous ceux qui ne lui ressemblent pas ; les stéréotypes, les préjugés, les catégorisations, les truismes, tous les mauvais sentiments sont renforcés ou confortés ; ou bien règnent la confusion, la démoralisation, le découragement et le chaos ; le pire étant le cynisme vil et plat. La Toile, le Filet nous relient et nous emprisonnent  ; nous sommes pris au piège. Il ne pouvait en être autrement, car rapprochement et éloignement vont de pair. C'est une sorte de perversion intrinsèque du mouvement de l'amour, de l'unification. Et c'est précisément ici que la globalisation -- à mon humble avis d'intellectuel, de penseur, d'observateur, d'acteur aussi, mais sans fonction, sur un plan purement individuel -- a créé et crée un effroyable piège, trappe, contradiction meurtrière qu'il convient de regarder en face, dans l'espoir de parvenir à la résoudre, ou à la réorienter vers le bien, autant que possible.  C'est ici que l'ethno-psychologie et l'ethno-psychiatrie entrent  en jeu. En effet, parmi les motifs, plus exactement les causes qui peuvent pousser un homme, ou un groupe d'hommes, fous de rage, aveuglés, hors d'eux-mêmes, à se jeter sur d'autres hommes, en principe, en droit leurs semblables, en fait catalogués comme dissemblables et intolérables, figure un élément, qui, à ma connaissance mais je peux me tromper, est rarement mis en avant.  Les motifs exposés sont en général les suivants : la haine provenant d'une conception corrompue de la religion ; l'envie découlant de l'inégalité économique, en général toutes les sirènes du besoin ; et le mal pur, une sorte de satanisme. Sans nier que ces facteurs jouent un rôle important, j'ai l'audace de penser, du fait de ma longue expérience de vie et de survie au sein d'une société qui m'était au départ très étrangère, et qui en quelque mesure ne pouvait que demeurer pour moi infiniment étrangère en dépit de toutes ses séductions, et d'une longue accoutumance, d'une exceptionnelle assimilation -- j'ai la quasi certitude que l'impossibilité ou l'extrême difficulté de se fondre dans un milieu humain,  à la fois tout proche, tentant, accessible, mais qui vous rejette ou vous déplaît inévitablement dans une certaine mesure, provoque, à la longue, de telles tensions, de telles impulsions, que chez les individus les plus faibles, ou en un autre sens les plus forts, une agressivité effroyable est la seule solution pour faire s'écouler cette énergie, un désir de violence tourné à la fois contre autrui et contre soi-même. En effet, les congénères, ou les compatriotes, ou les coreligionnaires, dans un milieu humain donné, communiquent non seulement par les codes  élémentaires que sont la langue, les vêtements, habits et habitudes, les moeurs, us  et coutumes, mais par des signes subtils et ténus  venant du corps, ou du lien complexe  entre corps, esprit, mental et âme, y compris ce qu'on peut appeler des ondes psychiques, ou cérébrales, une énergie ou électricité nerveuse, des pensées et des sentiments non formulés, non articulés,  implicites,  à peine perceptibles,  tout un ensemble de signes mystérieux, mystère encore peu connu et reconnu, peu étudié, et d'ailleurs se prêtant peu à l'étude et à l'analyse. J'ai tenté dans mon livre paru, et également dans mes trois derniers romans et divers articles, d'ébaucher cette étude et d'attirer l'attention sur l'existence de cette problématique, qui sera reconnue et entérinée par les personnes ayant fait des expériences proches des miennes, et peut-être niée et repoussée par beaucoup de ceux qui ne les ont pas faites. La prise en compte de ces éléments, y compris dans les relations internationales, est peut-être une utopie dans la mesure où elle remet en cause la notion d'identité étroite, chère à presque tous. Ou bien cette géopolitique psychique est-elle prématurée ? Compte tenu du fait que la violence fait naître la violence, cycle infernal dont nous ne manquons pas d'exemples dans l'Histoire et dont il faut tenter d'éviter la reproduction, je considère de mon devoir d'attirer l'attention de toutes les personnes de bonne volonté sur ces éléments que je ne suis certainement par le seul à entrevoir. (à suivre).