3. juin, 2017

L'ignorance profonde de l'étranger

Me comprendront plus et mieux que d'autres les personnes qui ont résidé continûment de longues années dans une culture très éloignée, ou qui, nées en France, appartiennent par le sang, par le corps, par toutes les cellules du corps, à une autre culture ; et qui ne sont pas seulement des adeptes fanatiques du club Méditerranée. L'expérience seule, prolongée et profonde, commande notre compréhension, et nous imprègne d'une réalité jusqu'à la moelle. Il se disait autrefois, et peut-être encore à présent : "Le métier rentre dans le corps". Pour que l'étranger, et l'étrange, rentre dans notre corps, plusieurs conditions rares sont indispensables. 

Il y a quelques jours,  mon oeil errait avec plaisir, mais non sans distraction, parmi les Odes du jeune Hugo, et je ne sais plus si c'est dans celles-ci, ou dans Les orientales que , soudain , mon attention fut attirée,  captivée par ceci, placé en exergue à un poème : "Faire sans dire (vieille devise)". Une fois de plus, il m'apparut que nos ancêtres, loin d'être de vieilles badernes, qui ne connaissaient ni l'électricité ni l'eau courante, ni les écrans morts, mortuaires, froids, glacés  des cinémas et des ordinateurs, savaient pourtant aller à la source, où coule librement l'eau vive.  "Vieille devise" : ce discret commentaire, vraisemblablement de Hugo lui-même, vaut son pesant d'or. "Faire", ce mot d'apparence anodine que je pourrais traduire ici en trente-six langues, en chinois, en japonais,  n'est pas en français sans posséder une puissance particulière. Encore faut-il le prononcer, l'articuler,  l'habiter, s'y loger  de tout son coeur, de toute son âme. Lui ôter ce qu'il peut avoir de banal. De même que l'on dit, curieusement, faire l'amour, de même faudrait-il inventer l'expression "faire l'étranger". Se muer en étranger, muter, jouer avec les métamorphoses, s'extraire d'une identité unique. Pour continuer à aborder mon sujet de biais, à la manière des essayistes chinois, c'est-à-dire à celle, par ici, de notre Montaigne, tout sauf systématiquement, l'envie me prend de poursuivre par l'évocation d'une scène du métropolitain, où, en un instant, et d'une façon pour moi féerique, les annonces en chinois ou en japonais me restituent, l'espace de quelques secondes, le parfum, le goût, tout l'envoûtement entêtant de contrées si lointaines, si enfouies qu'elles m'apparaissent sortir d'un long tunnel, d'un puits profond, comme un fantôme qui vacille et s'agite grotesquement, avec toutes ses séductions colorées, avant de s'évanouir, me laissant bouleversé, ébranlé, et dubitatif.  Cette fois, parlait dans le microphone, par exception, une personne d'outremer,  sans le savoir transformant, transfigurant par sa voix, d'une manière naturelle, une annonce banale. Cette employée, à n'en pas douter, venait de la Réunion ou d'une autre de nos îles. Cette voix me surprenait et me troublait, me rappelant d'une manière inattendue, difficile à expliquer, l'atmosphère des îles japonaises.  Par dessous, je sentais tout un apprentissage ému de la lecture, la vraie lecture. Cette voix prononçait les syllabes avec application, avec émotion et conscience, conscience professionnelle, mais aussi tout simplement humaine. Avec une douce gravité. C'était comme une écolière, mais que l'on sentait à la fois humble, digne et fière, contente d'exercer, de faire son métier. Et d'un seul coup pour moi et probablement pour bien d'autres  l'atmosphère environnante changeait. L'atmosphère de la patrie, dans le métro, n'avait plus rien d'énervé, d'agressif ou d'hostile, les ondes négatives, mauvaises avaient disparu, un sourire tendre naissait. Cette femme, dans sa naïveté, dans sa candeur, apprenait à tous la bonne manière de parler français dans un micro, l'administration serait bien avisée de l'employer à donner des leçons d'élocution et de savoir vivre, de savoir faire. La régie autonome des transports s'en trouverait transformée, améliorée, à peu de frais. Car tout est psychologique, tout dépend d'un état d'esprit, d'un état d'âme. Tel est le secret : il n'est pas dans les machines, dans les investissements, dans les proclamations, la sacro-sainte "communication" moderne, mot mensonge. Le secret  est simple : il est dans l'esprit, il est dans le coeur. Mais c'est un très long chemin pour y arriver. Il faut aller loin, revenir de loin. Par le voyage ou par un autre moyen. Il est plus d'une façon de revenir, comme Dostoïevski,  de la maison des morts. (à suivre).