1. juin, 2017

Enseigner la gravité, restaurer le sens de la gravité

Chaque mot est ambigu, la gravité n'est pas la lourdeur, la légèreté peut être l'aérien, le vif, le dieu Elfe. Prêcher la morale est courir le risque d'être sentencieux. Qui lira tous mes journaux intimes, depuis la première page, de Bourgogne en Lorraine, de Beijing, Nanjing à Osaka, Tokyo, Nagasaki, Paris, verra bien, et comprendra, je l'espère, que je suis un moraliste libre, qui a commis beaucoup d'erreurs et de fautes, de péchés -- ce mot très surprenant du français chrétien, en anglais sin, en japonais tsumi, en chinois zui idéogramme où s'inscrit, en bas, en dessous, la négation , la voie barrée, la voie difficile, -- mais sans crimes et qui demeure quand même, par miracle, un rescapé du grand sérieux, de la saine gravité. Je suis resté sérieux au fond même, au sein même de la légèreté. Aujourd'hui je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut agrandir le cadre de la grâce et de la pesanteur pour y découvrir un équilibre, y repêcher une forme de sagesse, de raison aimable, nouvelle façon de vivre et d'espérer, ou plutôt de ne pas désespérer de l'espèce humaine, reine, dit-on, de la création.  C'est indirectement que la morale s'enseigne le mieux, sans interdits péremptoires. J'ai découvert en Asie une délicieuse forme  d''être moral sans bannir l'immoral qui revient toujours au galop. L'Asie, on le dit peu, est la terre de la correction, du "comme il faut", ce même "comme il faut" qui a été honni, pourchassé férocement en Occident, l'Occident moderne seulement. Sans idéaliser les antipodes, je crois bien que l'on y trouve et pratique la morale intelligente ; l'Asie c'est l'enfance, mieux l'adolescence de l'humanité  et il existe une immaturité grave. Je me ferais volontiers le chantre à la fois de la gravité et de l'immaturité. En un mot je n'aime pas, je n'ai jamais aimé les pères Fouettard ; image pour moi de la lourdeur qui règne de ce côté-ci de la planète. Le monde sera plus moral quand des adultes lourds n'y donneront plus de leçons. Etre à la fois plus grave et plus léger, rempli d'humour sans plaisanterie épaisse : tout un programme que me rappellent instantanément tant de gens d'Asie croisés dans la rue,  mais que les Parisiens intelligents, les humains de toute origine, et même de nombreux animaux nous enseignent, comme les oiseaux et les chats, qui nous  réjouissent tous par leur exemple.  C'est ici que la véritable "formation" peut s'exercer. Chaque fois que  j'entends ce mot de formation, je suis très surpris, car la formation de base n'est pas assurée, ou peu assurée, ou mal assurée ;  là encore les gens d'Asie comprennent, d'une manière naturelle, le sens de mots anciens, les valeurs de l'humanité ancienne : travail, famille, sérieux, persévérance, patience -- et le mot de patrie est ici daté, non qu'il ne faille pas aimer la sienne, et d'ailleurs qui ne l'aime ? mais les frontières, comme la peau du corps humain, sont faites pour être franchies, dépassées,  en direction d'un idéal supérieur, d'un but unifiant, et qui ne voit donc que les nationalistes extrêmes, le plus souvent, en refermant portes et fenêtres, sont ceux-là même qui nuisent le plus à leur patrie, qui ne l'aiment pas, pas assez, ou bien l'aiment mal ? Vivre est un plaisir grave. Vivre les bras croisés, soit dans le calme, soit dans la détermination est, ou était une attitude, une conduite humaine de base qui s'apprend, ou s'apprenait, qui se cultive, pour mieux écouter ou mieux voir. École pour être attentif, pour ne pas être écervelé. École même pour être libre, heureux, plus heureux.