30. mai, 2017

Regard et interculturalité (3)

Le pathétique et le grotesque se succèdent à un rythme rapide dans l'actualité. Il en sera toujours ainsi. En pleine guerre, sur le champ de bataille, des écrivains, des chroniqueurs, des témoins l'attestent, soudain, l'inattendu arrive, le combattant se demande si le cauchemar n'est pas un rêve, s'il ne joue pas dans un film, si tout n'est pas cinéma. Et de même pour l'éveillé, du moins pour celui qui est monté à un certain degré de l'éveil, car celui-ci n'a pas de fin, un cauchemar se termine, il entre en terres inconnues, il accède au ciel inconnu.  Le plan de l'ordinaire, le plan du scandale ordinaire est ineffaçable. Pourtant il est dangereux et faux, et frauduleux de sauter au ciel en s'épargnant une rude ascension. C'est peut-être ce que l'humanité entière, à l'heure qu'il est, éprouve : combien il était prématuré et présomptueux de désirer sauter dans l'égalité et l'universalité d'un seul grand bond abstrait, par un simple effort de volonté, de science pure. Egalité, universalité. Il faut rudement souffrir, peiner, travailler pour les atteindre. ou tenter de les approcher.  L'humanité poursuit son ascension, même le recul temporaire est une étape de l'Ascension. Le sentier "qui monte en lacets" de Renan. 

Une page de l'ouvrage de Jacques Gernet : Chine et christianisme, action et réaction (*) me plonge dans un abîme de réflexion. Au dix-septième siècle, les jésuites qui résident à Beijing se heurte à cette objection des mandarins confucéens : "Vous n'accordez pas assez de valeur à la vie, votre conception de la vie est vide : xu sheng (虛生)" C'était le siècle de Bossuet ; la mort, la vision de la mort, l'effort de compréhension et de transfiguration  de la mort étaient des réalités omniprésentes. De nos jours, c'est la vie, la vie avant tout que chante le christianisme, comme s'il était passé d'un extrémisme à un autre, tandis que la philosophie chinoise, quant à elle, reste au milieu. Et d'ailleurs, c'est un lettré chinois à Paris qui, devant moi, s'amusait gentiment de ce que les Français, plus que les Chinois, sont obsédés par le vide, faisant allusion à cette passion de ceux que l'on a appelé, sans peur ni honte, les "bouddhologues" pour décréter, et se réjouir que tout est vide.  En fait, vie et mort, plein et vide sont des unités indissociables, mais il est plus facile de le dire et de l'analyser en de longs livres, ou de longs discours, que de le vivre tel quel, de le faire, de le tenir, de l'adorer sans esprit de contradiction et tous les jours. De même qu'il est un fossé que le père Huang déplorait devant moi entre l'église de tous les jours et l'église de toujours, mais ce trou, cet abîme peut être comblé. Le pont, le pont absolu, en deux mots très courts, c'est le "mysticisme pratique". Pas le mysticisme nébuleux, dans les nuages, pas le numineux, le numen, l'iilumination de temps en temps, vite envolée. Le mysticisme pratique. C'est ici que j'ai la faiblesse de croire le citoyen chinois, japonais, coréen, et bien d'autres, plus avancé que le Français moyen, ou que l'occidental moyen, imprégné, victime de son idéologie moderne, peut-être encore intéressante sur quelques points, mais globalement insuffisante et inférieure. 

Le pire est l'irrespect, le mépris des réalités simples : les choses simples,  les êtres simples. Qui ne voit, qui ne ressent, que l'autorité et le sérieux, moqués, minés par l'insolence incessante de l'objectif des caméras et des microphones, sont au plus bas. L'autocensure, pilier qu'on le veuille ou non de la morale, veille encore au Japon, paradis pourtant de l'audio-visuel et du télé-visuel ; et je le dis ici au plus profond car il m'est arrivé de critiquer, sur certains sujets, l'auto-censure des Japonais. L'autocensure a été bannie des esprits, dans l'occident contemporain, jusqu'au point de se nuire à soi-même, jusqu' au prurit, au désir intense, jusqu'à la fascination de l'auto-destruction, et in fine,  la recherche effrénée de l'anéantissement total. Les généraux, les stratèges discutent leurs plans secrets en direct, sous les feux de la rampe, avec avis des auditeurs. Remonter cette pente est, sera une tâche herculéenne. Je me demande même si c'est possible, si cette humilité fondamentale d'apprendre des autres civilisations, et du passé, de son propre passé, peut encore être promue, mise au premier plan ; je me demande si le christianisme peut retrouver la pleine santé, si sa réjuvénation est dans l'ordre, dans le plan divin, ou bien si un Evangile cosmique et universel, un Christ nouveau, une sorte de Bouddha-Christ ou de Christ-Bouddha, un Messie, un guide universel, une vision christique mais renouvelée, pleinement englobante,  va naître, renaître. Souci social, angoisse pour l'humanité, pour les masses humaines croissantes, car finalement, les sages, les honnêtes, les non-corrompus, les incorruptibles, les purs pour qui tout est pur, les âmes pures et simples sont déjà embarqués, et même contre leur gré, sur l'arche de Noé. Il ne sera jamais possible de réveiller tous les autres avant soi-même, de sauver tous les autres sans se sauver soi-même, et même le Christ, dans son grand amour, a commencé par se ressusciter lui-même,  c'est en quoi petit véhicule, le petit arche l'emporte sur le grand véhicule. Le petit esquif est adorable ; ce qui est petit est  adorable, vraiment grand. Heureux les petits, les infortunés, les humiliés, les offensés, les délaissés. Pour celui qui aime vraiment la littérature, la grande, pas la petite, c'est à Proust, Dostoïevki et Kafka qu'il pense. Oh ! ce sourire mince, cette face douloureuse de Kafka, ou de Georg Trakl (1887-1914), si tôt disparus ! Or la victime, l'enfance innocente  désire-t-elle vraiment  être à la une des journaux, est-ce une digne compensation, lui a-t-on demandé son avis ?  a-t-on pris sa permission, de figurer dans l'encre grasse de la presse, au milieu des jouissances et des horreurs, avant la poubelle, avant l'oubli éternel ?   

 

(*) Jacques Gernet : Chine et christianisme,  action et réaction, Gallimard 1982