27. mai, 2017

Regard et interculturalité (2)

Les cultures, et les populations qui les incarnent, vivent, existent, se déplacent, vibrent, palpitent, frémissent, tressaillent dans des espace-temps différents et donc des univers différents, parfois incompatibles, animés de vitesses existentielles très distinctes, qu'un passé particulier porte et justifie. Je n'y insiste pas par goût des contradictions et des conflits, je suis opposé à toute violence non seulement par caractère, mais par principe. Mais en niant cette réalité, en ne l'étudiant pas, avec de bonnes intentions, on se prive de tout moyen de résolution de questions graves. C'est mon long séjour en orient extrême, et toute une série de voyages, de franchissements de frontières, qui m'a fait prendre conscience, peu à peu, de cette géographie psychique  et mentale. Et pour maintenir mon équilibre, par un esprit vital de synthèse, je dois maintenant me situer au milieu, au beau milieu, en un  centre que je place plus aux Indes, ou dans le sud-est asiatique, en Indonésie, ou plus près de l'Europe, en Russie, en Sibérie, en Scandinavie, parties du monde qui, toutes, me paraissent, plus que la Chine, le Japon ou la Corée, pour moi pays de départ, représenter, sur un plan bio-psychique, ou bio-culturel, un véritable empire du milieu. Schéma très complexe et très aléatoire, presque incohérent je l'admets, car les pays andins, certaines parties de l'Afrique, et de l'orient proche et moyen ( si bien nommé), contrées où je ne me suis jamais rendu, où je ne me rendrai peut-être jamais, y sont inclus ; et d'ailleurs, où que ce soit, des personnes particulières, à l'évidence,  échappent à cette classification, qui pourtant n'est pas arbitraire.

Lorsqu'une amie chinoise, qui  réside en France depuis de longues années, de nature pacifique, croyante, très religieuse, me dit que, sur les trottoirs, elle est prise d'une envie de "pousser" les passants, agacée comme elle est de leur lenteur, ou plutôt de leur nonchalance, de leur insouciance, de leur désinvolture, de leur inattention à autrui, c'est-à-dire d'un déficit de conscience vitale, d'un manque de sensibilité profonde, elle exprime ce que je ressens, et que nous sommes beaucoup à ressentir, avec ou sans voyages lointains. Comment expliquer que, jamais attiré par les arts martiaux, ne les ayant ni pratiqués ni étudiés, je donne l'impression d'en être imprégné par le seul fait d'avoir vécu vingt et un ans en extrême-orient ? Vivre longtemps au Japon procure une sensation magique car l'hyper-esthésie collective y est une source d'énergie enthousiasmante. Dans un deuxième temps, ce "narcissisme collectif" peut devenir pénible, voire insupportable. Je ne nie d'ailleurs pas que le personnalisme ou l'individualisme exacerbé de l'occident contemporain puisse être aussi, à sa manière, une conquête de l'humanité, non dénuée d'intérêt et de valeur, mais en somme, et pour faire court, quand des personnalités très ordinaires et très médiocres usurpent des droits immérités, ce génie naturel et sans effort, devenu commun, ne peut mener très loin une civilisation. C'est du reste l'une de mes thèses (voir notamment Li Da-zhao et la recherche du printemps éternel)  que les observateurs occidentaux du communisme russe et chinois ont attribué à la communisation moderne, des phénomènes très anciens et très traditionnels qu'ils ne  connaissaient  pas, ou ne reconnaissaient plus, car ils avaient largement disparus dans leur société d'origine. Il existe un communisme archaïque et tout à fait naturel en Chine, dont on trouvera des éléments dans les livres du père Huc, missionnaire lazariste au milieu du dix-neuvième siècle ; et de même au Japon, pays qui a toujours été communiste, ou socialiste, sans le savoir et sans le dire.

Quoi qu'il en soit, c'est le mystère tout entier de l'"énergie humaine" (titre d'un livre de Teilhard de Chardin) qui me passionne, et la part de l'énergie divine, supra-humaine qu'elle enferme ; mon étude est en cours, et loin d'être achevée.  La masse de chair animée en chaque homme par le système nerveux, reliée de quelque façon à la lumière, à l'air indispensable à la vie, à la lumière extérieure et intérieure, et au cosmos tout entier par l'assimilation des aliments, produit une énergie et obéit à des lois, non indépendantes de la présence des congénères, de l'influence des ancêtres, de l'hérédité et du milieu. Or le système nerveux et les ondes cérébrales, entre autres éléments, qu'on le veuille ou non, qu'on le déplore ou non,  opèrent différemment selon les cultures. Tout cela a déjà été étudié dans mille livres, mais un mystérieux facteur manque, à mon très humble avis. L'ethno-psychologie et l'ethno-psychiatrie sont encore dans leur enfance. C'est ainsi que, de  la manière primaire dont se définit l'autisme par ici, sous nos climats tempérés, des centaines et des centaines de millions de personnes, en Asie, sont autistes. Et, à l'heure où la nation chinoise, et la nation indienne, et la nation arabe se réveillent, avec précisément une énorme énergie, l'acuité de ces questions est grande. Le monde entier, au demeurant, commence à s'interroger sur des thèmes de philosophie fondamentale,  des indices subtils, ou hélas moins subtils, le montrent : sommes-nous donc tous insanes ? une vérité est-elle après tout saisissable ?  le mal et le bien sont-ils, oui ou non, indissociables ?  quelle est, enfin, la religion universelle, l'Evangile universel, ou la philosophie, la sagesse,  qui nous unira et nous apaisera tous ; ou, pour le moins, nous améliorera tous ? nous permettra de continuer à vivre ensemble, sans nous auto-détruire ? (à suivre).