25. mai, 2017

Regard et interculturalité

Le regard mais également toutes les sensations, toutes les émotions, le monde intérieur dans sa relation avec le monde extérieur. Tant que cette question ne sera abordée en son coeur, l'universalité ne reposera pas sur des bases solides. Les discours communs touchent à l'économie, les revenus, la pauvreté et la richesse, la politique, la liberté plus ou moins grande du citoyen, le fait qu'il vote ou ne vote pas, la religion au sens étroit, le nom de Dieu, évidemment très différent selon les langues,  les traditions, les livres sacrés, les rites, les coutumes. Or il existe une religion des religions, la fine fleur des religions, la quintessence des religions, asymptotique à la philosophie ; elles se frôlent sans se fondre, sans se confondre tout à fait.  La sensation, l'expérience fondatrice qui accompagne et porte, impose cette prise de conscience est analogue à la plongée du regard dans un cristal  étincelant. Moment privilégié à la fois douloureux, effrayant et délicieux dont l'émotion sexuelle, ou l'émoi artistique, esthétique sont des images proches, connues de tous,  universellement  reconnues. Ce qui pourrait véritablement unir et réunir tous les hommes, au-delà de toutes les différences de cultures et de moeurs, ce serait cette sensation mystérieuse, et si l'on peut dire mystique, d'être un vivant parmi des vivants, et également plus qu'un vivant, un mort parmi les morts et un ressuscité parmi les ressuscités, échappant donc ainsi à la logique infernale qui oppose la mort et la vie. Cette expérience est trop haute, trop exigeante pour être ou devenir populaire et pourtant elle est active,  dans l'inconscience ou la subconscience, en chacun d'entre nous.  Chacun du reste se croit, s'imagine immortel ; chacun constate, entérine les disparitions en rêvant que par quelque miracle, il va y échapper, lui et les siens. C'est au point que même l'église catholique de notre temps, par je ne sais quelle évolution, ou aberration, car je ne vois pas très bien en quoi cette interprétation serait orthodoxe ou ancestrale -- met l'accent sur le fait que nous nous retrouverons tous entre amis et en familles, c'est-à-dire entre nous, sans les indésirables, en quelque lieu,  nous reconnaissant clairement, munis à nouveau de notre corps, un corps de lumière, un corps glorieux. Qui ne voit et ne ressent que c'est un beau désir, un beau souhait de vaincre et dépasser facilement la finitude? Les religions et pensées orientales, ce me semble, enseignent, plus difficilement et plus subtilement, que le corps glorieux ou le corps de lumière, l'esprit de lumière est atteignable, joignable, rejoignable dès cette vie ; nous ne sommes pas, ou pas seulement notre corps ; nous ne sommes pas ou pas seulement de ce monde ; et nous ne sommes pas ou pas seulement notre identité petite et réduite.  Habite en nous quelque chose d'immense. Ce quelque chose est commun à tous, ce qui fonde une démocratie plus que politique, une communion, une universalité générale, plus vaste et plus profonde encore que celle qui nous relie en tant que citoyens du cosmos, voyageurs du cosmos, les "hautains apatrides" présocratiques, de la Sicile d'Empédocle d'Agrigente, au-delà de l'amour et de la haine enracinés dans un ciel , ou ces "voyageurs de Brahman" conçus ancestralement, depuis la nuit des temps, ou depuis l'aube des temps, par l'Inde. 

Or cette émotion souvent silencieuse,  ou presque  silencieuse,  peut être éprouvée à tout instant. Elle est commune en orient, caractéristique de l'orient. Combien de fois ne l'ai-je pas éprouvée en Asie, en des circonstances variées, avec des hommes comme avec des femmes, avec des enfants comme avec des vieillards, des intellectuels, des artistes, ou des personnes communes de toute sorte ...  Et pourquoi, a contrario, l'ai-je donc si rarement ressentie ici, en occident ? -- c'est pour moi une interrogation constante, et même un tourment.

Ce qui fait fuir, s'envoler à tire d'aile cette sensation, c'est l'abandon de l'esprit d'enfance ou de l'esprit de pauvreté, d'humilité, l'abandon des béatitudes. Il faut revenir à l'esprit divin et charmant des Béatitudes, véritablement universel. Abandonner l'orgueil sot et fat d'être un adulte tout-puissant, un adulte très fort, un individu séparé, "privé", invincible et tout-puissant. Les grands artistes, les héros, les prophètes, les génies petits, moyens ou grands,  longtemps ont trouvé refuge uniquement dans les églises,  et oeuvré modestement "pour la plus grande gloire de Dieu", comme l'inscrivait Bach au bas de toutes ses partitions. Les excès de l'individualisme et du personnalisme créent une armure, une prison, une cage qui coupe et éloigne, sépare de l'esprit de béatitude. D'ailleurs un monde composé  de milliards d'hommes individuellement puissants et altérés de désirs, est et sera aussi effroyable qu"un monde totalitaire, orwellien, composé d'êtres indistincts et robotisés. C'est dans la voie du milieu que nous marchons et marcherons, sans but sinon la marche en soi, la marche pour elle-même, le chemin qui se crée en chemin, à la recherche de l'équilibre dans le déséquilibre, si les forces terrifiantes qui ont été déchaînées par la libération brute de la matière, sur les plans financier,  militaire, technologique, nous en laissent le temps.  ( à suivre)