20. mai, 2017

La fatalité grecque d'une longue histoire (4)

Ce titre m'obsède, je ne peux l'abandonner, il sonne bien et pourtant c'est un titre flottant, ambigu, à peine honnête.  Je ne sais pas moi-même ce qu'il veut dire, mais il fait un certain effet. Me vient à l'esprit le soupçon de Schopenhauer dans ses Parerga : l'obscurité hermétique exige une interprétation du lecteur, quand l'auteur sait à peine ce qu'il veut dire, il ne pense pas profondément, il laisse au lecteur le soin de rechercher un sens caché, qui peut-être n'existe pas. Beaucoup d'herméneutiques sont des fraudes.  Une vie se passe sur un livre, sur un auteur, en quête d'une explication, un déchiffrage impossible et vain. Ici me revient en mémoire cette scène où Cioran, dans le jardin du Luxembourg, soudain crache par terre. Il tient en main un livre de Barthes, il est révulsé. Pourquoi ? il ne le dit pas, nous pouvons seulement le deviner. Je m'excuse auprès des sectateurs de Barthes et je demande à Barthes lui-même de me pardonner, je ne l'ai jamais lu, il n'a jamais croisé mon chemin ; on ne peut tout lire, il faut choisir. Au début, un étudiant explore  à droite et à gauche, mais vient le temps où il faut savoir choisir, non errer, non papillonner. Je m'effrayais, étudiant, à l'idée que je devais lire les livres de tous les philosophes avant de pouvoir en devenir un moi-même. Cioran proclame que  l'histoire de la philosophie n'est pas la philosophie ; c'en est même, exactement, le contraire. Les livres de Cioran sont trop noirs, trop désespérés, il y introduisait sa lie, sa suie, le résidu, les cendres de ses réflexions ; ce qu'il faut lire attentivement, et je l'ai fait plusieurs fois, c'est son Journal. On y voit sa sincérité, son honnêteté, son humilité de chercheur, de quêteur, il sauve l'honneur de la philosophie dans la deuxième moitié du vingtième siècle. "L'extase et le ricanement", dit-il. L'extase et le sourire, et parfois un léger rire, un rire franc, préférerais-je. Les beaux rires, les vrais rires sont rares. Le ricanement est le propre du diable, la  signature du  mal ;  l'écouter, l'examiner oui, s'y attarder non.  Ce qui importe le plus, c'est "la sincérité, la sincérité, la sincérité", injonction répétée trois fois par Tolstoï. Il est très difficile d'être sincère, c'est même tout à fait impossible. Ensuite il faut "aimer, aimer, aimer". Il est des musiciens qui n'aiment pas la musique ; des philosophes qui n'aiment pas la philosophie ; des religieux qui n'aiment pas la religion. Enfin il faut être intelligent, pénétrant, mais en refusant l'intelligence mauvaise. Etre brillant et faussement profond, ce n'est pas être très intelligent. La présomption se dissimule volontiers derrière l'accumulation de la connaissance, le chaos, le brio. L'extraordinaire, c'est une petite Sonate de Haydn, ou le style clair de Capablanca aux échecs. La simplicité profonde, inépuisable à l'intérieur ; les vrais trésors se cachent, ils ne s'exposent pas sur la place publique. C'est ainsi que les paraboles des Evangiles sont imprégnées d'une finesse orientale ; rien d'obscur en apparence, mais au fond, tout y est obscur ; personne ne viendra à bout d'un sens caché.  Douceur orientale, souplesse orientale : la vérité est insaisissable, elle n'est pas là et pourtant elle est là, à la fois masculine et féminine ; la vérité est femme, forte femme. Les précautions de l'ésotérisme, qui n'a plus cours,  étaient sages ; tout divulguer est une folie. C'est là qu'une trop longue histoire nous entraîne vers la complexité vaine et les abysses de la superficialité. Se retirer de cet abîme, s'extraire de ce paradoxe, serait sauver le monde. Il est possible que l'humanité rebrousse chemin, au lieu d'avancer ; le progrès à l'envers. Tout s'unifie en se ramifiant : complexification et unification. Les mots sont une réalité en soi, une musique, ou un vacarme ; ce sont aussi des outils, pinces, antennes, nageoires, ventouses, marteaux. Tout un appareillage, celui des insectes, et des mollusques : tous les moyens de saisir, de palper, d'effleurer, inventés par la Nature. Pouvoirs de l'artiste, impuissance du penseur. La page laborieuse du meilleur écrivain ne pourra décrire un sourire.

Oui, cette longue histoire est un terrible fardeau. Mais la Grèce, péniblement, est en train de découvrir, enfin, le monde, de tenter de s'unir au monde entier, et ce n'est pas trop tôt. Qui célébrera les noces du christianisme et du bouddhisme ? de l'est et de l'ouest réunis ? des deux hémisphères, droit et gauche, du monde ? ce sera le troisième homme, fils du sherpa et de l'homme blanc, l'homme sans terre, l'homme céleste, libre fils du maître et de l'esclave ; le métis, idéal du Brésil, et en fait du Portugal, qui l'eût crû ? -- de Salazar. L'esprit portugais ne craignait pas de se mélanger. Peuple élu qui se détruisait comme tel. L'immense brassage est en cours.  Chaque peuple se croit élu, à part, et tous le sont, auucn n'est tout à fait à dédaigner ; ce qui les rapproche, c'est une fatalité qui les dépasse.  Chacun explique cela à sa manière.  Un Japonais m'a dit que le Japon devait passer par la destruction, pour ensemencer le monde entier. Une maxime me répétait, sur des journaux expédiés de Taiwan, quand j'apprenais le chinois, qu' "Où que ce soit dans le monde, résident des Chinois" (世界各地中國人). Les diaspora, les spores. Et il faudra qu'elles s'unissent au lieu de se combattre. Elles s'embrassent en se combattant. S'unir en rivalisant, en se tuant. Un esprit flotte au-dessus des eaux. Le plancton est fertile.