18. mai, 2017

La fatalité grecque d'une longue histoire (3)

La concentration simultanée sur l'Un et sur la diversité est extrêmement ardue et peu familière pour l'esprit humain. Quand l'apprenti religieux se voit conseillé de ne jamais oublier Dieu, à chaque seconde, c'est l'unité d'une Toile de fond, d'un 'horizon fixe et éternel qui lui est indiqué comme refuge secourable. Mais dans le même temps, l'oubli du multiple, des couleurs bariolées de la vie est un danger évident, qui se rappelle à lui à chaque instant. Chacun peut être sûr que le chiffre "deux" ne se laissera jamais oublier. C'est pour cette raison qu'il est plus facile de penser à Dieu dans l'ombre fraîche d'une église, à l'abri d'un couvent, sous protection ; ou au Bouddha au fin fond d'une forêt, dans la solitude idéale du désert ; ou d'être japonais au Japon, protégé par  tous les autres Japonais et la culture très particulière de ce pays. Demeurer silencieux au milieu du bruit, sans perdre conscience du vacarme ; demeurer solitaire dans la foule sans oublier la présence de la foule ; demeurer japonais ou asiatique à Paris, sans s'isoler d'horreur dans sa chambre, revient à maîtriser la fusion du blanc et des couleurs, tenir en main l'arc-en-ciel, sauter et vaquer à l'aise dans le maquis des contradictions. Le pianiste possède  l'avantage d"un entraînement constant à se glisser dans la vie qui frémit et palpite au coeur des deux, trois, quatre  voix d'une fugue ; le musicien travaille sur les plans distincts, toujours coordonnés, d'une harmonie. Se concentrer uniquement sur la basse,  les voix graves, ce serait être matérialiste, ou économiste, obsédé par la pesanteur, le versant lourd qui nous accable. Ne penser qu'aux voix supérieures, à l'aigu seul, ce serait être obsédé par la grâce au point de se croire délivré déjà du corps et de tous les fardeaux, devenu Dieu dès cette vie.  Si  "délivré vivant" garde un sens, si  le Bouddha vivant existe, c'est un maître en harmonie. Quand le bouddhisme, ou le taoïsme conseillent l"état "ni vivant ni mort", ces philosophies orientales désignent un point d'équilibre délicat, que le christianisme le plus élevé exprime lui aussi à sa façon.  Ne pas désirer vivre, mais ne pas désirer non plus mourir : vue de l'esprit, plaisanterie peut-être, mais plaisanterie profonde, vue de l'esprit qui transforme le monde et la vie de tous les jours. 

Le père Huang insistait beaucoup sur la différence  effrayante qui existe entre l'église de toujours et l'église de tous les jours. Ce qu'il voulait me dire, sans s'en plaindre, c'est qu'au sein de cette dernière, il avait été victime d"un certain racisme, discrimination à laquelle fait allusion son livre Ame chinoise et christianisme  publié en 1957 chez Casterman et préfacé  par l"un de ses amis de Présence africaine, autres chrétiens voyageant, apprend-on ainsi, en "wagons de troisième classe".  L'une de ses idées, sur laquelle je reviendrai, c'est qu'il serait urgent et judicieux de désoccidentaliser le christianisme, c'est-à-dire de l'universaliser  véritablement, sur le modèle de ces rosaces des cathédrales, celle de Chartres en particulier, où le Christ en gloire brille et scintille, étincelle de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Je ne comprends qu'à présent, des dizaines d'années plus tard, combien le père Huang, Christ jaune, avait souffert. On le disait écartelé entre Orient et Occident ; il était cloué sur le globe, crucifié, le bras droit tiré vers l'Ouest, le bras gauche tiré vers l'Est. Il allait jusqu'à oser parler, dans son livre Legs spirituel du père Ou, du "péché de l'Occident" --  élément pour une philosophie de l'histoire telle que celle que Paul VI, dans une page de ses  Dialogues avec Jean Guitton, suggère de construire à l'instar de la philosophie de Jésus de Vito Fornari (1821-1900).

La philosophie de tous les sacrifiés, de tous les humiliés, de tous les Messies. Il est plus d'une façon de marcher sur les eaux. Tenir debout est un miracle. Qui ne le voit en observant un enfant s'y essayer, un vieillard le désapprendre ? Jouer du piano est un miracle, puisque le pianiste sait, comme le remarquait Richter, que s'il croit, il surnage, il vole ; mais que s'il doute, il titube, s'il ne croit plus, il sombre ; il faut prendre, choisir, accepter son piano comme un destin.  En fait, vivre est un miracle. La mère crée, porte, alimente dans son corps un nouveau vivant qui n'est pas un robot, ou pas encore  un robot, ce que les ingénieurs ne peuvent pas faire. Le système nutritionnel dans notre corps transforme en sang et en chair les éléments inorganiques, inanimés que nous ingérons et assimilons, l"eau, le sel, le minéral, le végétal, c'est-à-dire crée et recrée la vie, ce que les ingénieurs ne savent pas faire. C'est ce que  La Bruyère et Descartes,  philosophes attentifs, savants religieux, Français d'une haute intelligence, avaient noté : notre corps opère un sacrifice eucharistique nuit et jour. Nous voguons, insouciants et étourdis, sur une mer de mystères.   (à suivre).