15. mai, 2017

La fatalité grecque d'une longue histoire (2)

Les trois enseignements ont la même signification profonde. Dans le cadre de la pensée chinoise, ce sont le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme : respectivement, philosophie de la nuit, mystérieuse et cachée, philosophie du jour, laborieuse et publique, et philosophie de toujours, dominante de l'accord. Do-mi-sol. Cette image musicale s'impose ; les trois triades de l'accord parfait : tonique, médiante, dominante. Rien ne nous empêche ( ou presque ...) d'étendre, ou d'exporter cette triade magique et sacrée en direction des trois monothéismes, plus proches de nous, nés, en gros, au Proche Orient,  au Moyen Orient, en cette charnière étonnante, ce point de jonction si tourmenté, si disloqué, de trois continents ; Europe, Afrique, petite Asie, Asie "mineure", Asie commençante. Plaque tournante brûlante.  Judaïsme, christianisme, mahométisme.

J'introduis ici une douloureuse digression sur les difficultés, affres et paradoxes de l'unité, ou de l'unification. Les mirages de l'identité. Je me souviens très bien de ma réaction dubitative lorsque  le père Huang nous enseigna, dans son cours de philosophie chinoise,  le devenir confus du néo-confucianisme, au dixième, au onzième siècle. Les artistes, calligraphes, peintres, lettrés,  les fonctionnaires et jusqu'à certains empereurs,  toutes les personnes sensibles et intelligentes, s'étaient aperçus que, in fine,  les rivalités, querelles, et différences entre les trois écoles n'avaient aucun sens profond. Jeune étudiant sans expérience, j'avais bien compris ce point mais je ressentais ensuite, dans un deuxième temps une légère déception. Cette déception venait de l'entrée dans le silence, dans l'inexprimable, l'indicible, l'ineffable. Le blanc de l'esprit qui en résulte, l'absence de couleurs. La confusion. Le cerveau humain aime, préfère le disparate, les couleurs bariolées et pittoresque de l'arc-en-ciel ; au fond, l'esprit humain préfère de beaucoup le conflit, il a peur de la fusion, de la confusion.  Et l'unité, le tentative d'unification des confucéens, des taoïstes et des bouddhistes me surprenait par un côté lénifiant,  doucereux, ce que l'on peut appeler l'ennui de la paix, ou la torpeur du silence quand il n'est pas éveillé, vibrant de l'intérieur.  Il est certain que beaucoup d"étudiants, et hélas d'adultes,  et pire encore de vieillards, goûtent peu le silence, qui leur paraît monotone, comme une octave au piano, un unisson démultiplié -- et d'ailleurs l'harmonie classique, soucieuse de couleurs, interdisait les octaves parallèles. 

Parvenu à ce point de son exposé, le père Huang n'avait plus rien à nous dire, ou trop peu de choses, peu de mots. Comment parler du blanc ? ou des nuances miraculeuses du blanc, couleur céleste, aérienne, couleur sans couleur  ? Il n'est pas facile et surtout pour un jeune homme d'aimer le blanc, d'apprécier le blanc, couleur de la mort en Asie. Et d'ailleurs ma couleur préférée était alors le rouge, couleur de l'ambition, du conflit, de la lutte, du sang. Il faut ensuite, au gré des épisodes d'une vie,  passer au bleu, au sang bleu, couleur de Marie, ou à un rouge-bleu, le violet, couleur religieuse, couleur du pouvoir religieux , le violet ambigu et plein de mystère, que ses dangereuses voyelles trahissent, et, poursuivant le chemin, un chemin chaotique, semé d'embûches, de pièges, voyager entre les nuances du bleu, de plus en plus claires, de plus en plus pâles, jusqu'au blanc, couleur du mariage, de l'union, de la lumière -- les trois blancs chrétiens, la papauté, l'eucharistie et l'immaculée, alors qu'en Chine le mariage traditionnel se célèbre sous le signe du  rouge, couleur  plus appropriée à cette fête de la chair, et que la mort, non pas noire, est blanche, lumineuse, immaculée, translucide, éblouissante , inondée de lumière.

L'identité, l'Un, l'unité de l'être, la pureté et la paix, oui, sont d'apparence ennuyeuse. Le Parménide de Platon est court, la philosophie de l'Etre est brève. De même que l"étudiant doué est laconique, concentré, parce qu'il sait écouter, de même en sens contraire la civilisation trop épanouie qui nous porte et nous emporte , on ne sait plus où, vers où,  comme une rose qui a passé le moment de son extrême splendeur, est une civilisation prolixe, et même bavarde, inattentive, encombrée d'elle-même, embarrassée de son luxe, de ses atours, de ses inutiles et vaines redondances. Oui, le père Huang échouait alors à me montrer, me démontrer ce que je ne pouvais encore voir, il aurait fallu lire dans ses yeux, lire dans son esprit, lire ses pensées, lire les gestes de ses mains, lire, déchiffrer son corps, me plonger dans sa douloureuse personnalité, muer en lui, me changer en lui-même, respirer de son souffle. Je devinais ici quelque chose de très ardu, de très étrange et aussi, parfois, quelque chose d'épouvantable, de redoutable : un domaine, un  pays alors inaccessible, interdit, une frontière trop pénible pour moi à franchir. Il est des frontières très difficiles à franchir, qui ne s'entrouvrent pas volontiers. Et d'ailleurs la mort, cette autre porte qui est là, inévitablement, en perspective, après la naissance, car nous sommes pris entre deux portes, situation, trajet dramatique mais passionnant -- le thème turc, mongol, arabe, le thème universel de la Porte, ce thème introduit judicieusement par Cervantès dans son Don Quichotte "une porte se ferme, une autre s'ouvre" --  la mort est l'étape ultime du voyage, une nouvelle frontière, mais certainement aussi une continuation, une suite extraordinaire du périple, la pénétration dans la Fantasia, dans le pays des songes, dans l'imagination fabuleuse des rêves. Là "le Poète parle", comme Schumann dans sa dernière Scène d'enfant ; "la basse parle", comme dans l'une de ses variations Abegg.  Le mystère des mystères est que l'unité, l'unification, la grande Identité soit si difficile à voir, percevoir et à construire dans l'esprit des hommes, quand au contraire, pour la Nature, la grande Nature, elle est si facile à faire, car en un clin d'oeil, en un éclair, celle-ci unit, marie tout, sans effort, sans y regarder de plus près, sans aucun état d'âme, nous laissant médusés, interdits, déconcertés de cette passion pour le "même", ou plus exactement ce pouvoir de tout assimiler, tout rassembler  sur une gigantesque Toile de fond, derrière le théâtre. Ou bien est-ce l'esprit humain, finalement, qui seul perçoit, conçoit l'unité ? et follement l'appelle Dieu, ou d'un autre nom -- par exemple le Dao, le fonctionnement, le travail  de cheminement, la voie, le grand voyage ... Mais pourtant c'est bien l'homme qui le plus souvent est l'esclave du "deux", est saisi, séduit par le disparate, la féerie trompeuse des couleurs, le combat, la bataille.  Même la religion, qui devrait lier, relier, unir, aimer, est séduit par l'esprit de bataille.  L'Un nous sourit, mais l'infini des nombres nous tente. Les mathématiques, les grands nombres, c'est l'infini plaisir. Les sciences, au point extrême, c'est le diable. Il n'est qu'une science, la science divine, qui échappe, à condition d'être très prudent, à l'emprise des diables.  (à suivre)