13. mai, 2017

La fatalité grecque d'une longue histoire

En dépit de l'irresponsable et déraisonnable désinvolture qui règne dans les pays privilégiés où les tremblements de terre, les raz-de-marée,  les éruptions volcaniques sont des malheurs lointains, devenus spectacles de télévision, un malaise est perceptible à l'oreille et l'oeil exercés, du moins dans les milieux pensants pour qui le sens de la gravité n'a pas totalement disparu. Nouveau  "Malaise dans la civilisation" (*) où s'étend et s'approfondit le contenu dramatique de ce titre célèbre.  L'accélération frénétique, la lourde complexification, la pesante compacité de l'accumulation des "data" ne peuvent se poursuivre sans fin, sans limites. Sans tomber dans le catastrophisme, ce serait un miracle divin que l'humanité échappe à la loi de haute probabilité qui a fait, fait et fera hélas ! du désastre l'accoucheuse de l'histoire. Je revois le père Huang me regardant d'un air narquois, sévère, mais compatissant, au son de ces mots, alors pour moi d'apparence anodine : "j'ai vu, j'ai connu la débâcle." Etrange mais clair, le beau mot français : "débâcle" me laissait coi ; il en avait été témoin, pas moi :  que lui répondre ? Ce n'était pas -- ce sont encore ses mots : "la fin de mon apprentissage". Maintenant, au sein même de cette lucidité, et grâce à elle car qui se cache à soi-même un péril  est mal armé pour le vaincre, je considère que nous devons  tout faire pour éviter,  différer, et au moins surmonter toute débâcle future.  C'est-à-dire que nous ne devons pas nous réjouir de ce risque, moins encore en jouir, glisser dans les abdications, les abandons, les complaisances.

L'étude et la conscience des fatalités  n'est pas le fatalisme. Je repensais hier à ce titre de Raymond Ruyer, le solide Vosgien qui fut, avec l'indianiste Vallin et le logicien Vax, mon maître à Nancy, avant beaucoup d'autres : "L'embryogenèse et le silence de Dieu" (**).  De l'amibe, des vers aux primates, non seulement nous sommes passés par tous les stades de la vie dans le ventre accueillant, les entrailles d'une mère, mais ces stades, ceux des animaux qui nagent,  qui rampent, puis qui volent, demeurent fixés en nous. L'évolution -- qui sait ? pourrait soudain reprendre, stimulée par les radiations atomiques, les irradiations, fruit ultime de la science, du savoir humain, du pouvoir de détruire.  Rêve ou cauchemar, le titan, le surhomme, le héros ou le diable, le démon  absolu, l' Asura indien, pourrait être la création de l'avenir. Et cependant le Deva, l'être divin est là, silencieux ou non. Il est présent depuis toujours ; d'autant plus présent qu'il est absent, qu'il manque : le cri du silence.  Le présent d'ailleurs, contrairement à ce qui est dit, plus exactement espéré, est insaisissable. Passé, présent et avenir ne forment qu'une réalité, comme un tissu continu, une étoffe qui se déroule dans ses chatoiements. Le début est encore là, la fin est déjà là. Etoffe développée et réenveloppée, d'où provient cet effet de torsion, de ronde, d'illusion qui nous joue et nous floue, qui s'amuse avec nous, qui se moque de nous. Les dieux se divertissent avec l'humanité :  Le bétail des dieux -- titre d'Alain Daniélou, l'indianiste, le musicien. 

Aux hommes il n'est pas permis sans frais, sans précautions, sans prudence, de se divertir avec les dieux.

Il y a un siècle, aujourd'hui 13 mai, eut lieu la première apparition de Fatima. 13 + 5 = 18, 19 et 17. Tout est signe ici. Pourtant, les visions restent sur un plan inférieur de l'invisible, ou de l'inaudible ; la vision est dans l'oeil de celui qui voit, elle est le signe d'un désir intense de voir, de croire, d'une croyance intense ; pas du tout peut-être -- hélas ! d'une foi intense, car celle-ci n'a besoin ni de voir ni d'entendre. Fatima est un nom oriental. C'est grâce à l'Orient qu'il me semble avoir compris, peu à peu, que la foi et la prière ne sont pas du tout ce qu'on entend ici, dans nos contrèes, nos vieilles contrées peut-être pas encore assez vieilles, par ces mots. C'est grâce à l'Orient que les paroles énigmatiques, douces et subtiles des Evangiles semblent enfin s'éclairer. C'est grâce à l'Orient, au bouddhisme, à l'hindouisme, au travail sans écriture, sans alphabet, sans traces visibles, des générations les plus anciennes, les plus enfouies, que le christianisme semble enfin s'éclairer. ou briller d'une lumière encore plus vive. Les chaînons manquants apparaissent. Les chaînons sans lesquels toute la chaîne, inévitablement, se rompt. Telle est du  moins mon hypothèse, ma croyance, ma certitude. Alors la terre est ronde. L'Occident n'est plus seulement un accident. Alors les deux hémisphères, droit et gauche, se rassemblent et se ressemblent. Alors le ciel, la terre et l'homme, conformément à l'antique conviction de la Chine, ne font plus qu'un. Trois enseignements en un : san jiao yi jiao Les trois enseignements sont identiques, sont d'accord : san jiao tong yi , 同意 Pour donner ici au lecteur, et tout spécialement aux élèves de nos écoles primaires, une petite idée des difficultés (et des joies) de la langue chinoise, disons que "yi" au premier ton signifie ici "l'unité, l'identité", et "yi" au quatrième ton, ton descendant,  "signification" ; "tong" équivalant à "cum" en latin, ou bien à "même" : "tong yi". 同意 (à suivre)

 

(*) Titre d'un livre paru cette année en février chez Plon : Le nouveau malaise dans la civilisation, que je découvre post-scriptum, je ne l'ai pas lu. Les deux auteurs sont Marie-France Castarède et Samuel Dock. 

(**) En fait "L'embryogenèse du monde et le dieu silencieux" (publication posthume Klincksieck, Paris 2013)