11. mai, 2017

Lire, relire les "constructeurs".

En l'année 1914,  date fatidique, Elie Faure (1873-1937) publie Les constructeurs. Il réunit en un seul petit volume cinq monographies précédemment écrites. Les constructeurs, ce sont  Lamarck, Michelet, Dostoïevski, Nietzsche, Cézanne.  Bien d'autres : l'ombre de Beethoven place sur cette assemblée. Un siècle plus tard, après le catastrophique vingtième siècle, et dans l'espoir que celui-ci ne le sera pas, ou le sera moins, cette lecture m'obsède. Je relis ce mince volume, je l'ai lu cinq fois, il fait partie des livres que je le relis sans cesse, j'en dresserai un jour la liste. Sartre dit quelque part que qui relit est un classique, j'assume cette apostrophe, probablement négative sous sa plume, je suis un néo-classique : il faut lire et relire les livres importants, et vite refermer les autres, ou mieux encore, ne jamais les ouvrir Par parenthèse, Beethoven revient au goût du jour, et c'est un signe. Aux oreilles du grand public, sinon des musiciens véritables, Schubert l'avait un temps comme supplanté, qui sans cesse tourne en rond, qui peine à tisser les fils de sa composition, à bâtir -- ange aux trois-quarts déjà arraché à cette terre. 

Les constructeurs sont farouchement solitaires, même dans le cas où ils sont mariés et vivent en famille. Ils suscitent l'étonnement et des oppositions vives. Il semble que l'on ait  oublié que les enfants lançaient des pierres à Cézanne, dans la bonne ville d'Aix, et qu'il ne se préoccupait plus d'expédier ses toiles aux Salons qui les refusaient. Lamarck, qui non seulement découvre le transformisme, mais fonde, à maints égards, la biologie, reçoit la chaire la moins prestigieuse du Collège impérial : celle des animaux des ténèbres, les organismes inférieurs, les vers, les annélides.  D'une main hâtive Napoléon écarte sans la lire la Philosophie zoologique. A son cours les auditeurs se font rares, Lamarck meurt pauvre, subsistant des jetons de l'Institut. Cette pauvreté, ou ce  dédain du monde, de la société, de ses honneurs est une loi. L'explique et la justifie une autre loi : la concentration anormale des constructeurs sur leur tâche. Celle-ci est une passion, elle tourne à la monomanie.  Ce sont, pour introduire ici Balzac, "les lions de l'Atlas", quand la société attend des "bichons de marquise". En effet la société, quant à elle, est normale, idolâtre le normal ; elle obéit à des normes, elle révère les écoles dite normales. Les constructeurs se méfient des normes, des règles, ne peuvent pas facilement les supporter, et cherchent à les remplacer, éventuellement par d'autres normes. C'est ici qu'il faut oser dire cette vérité insupportable, qui est rarement énoncée : ce n'est jamais la majorité qui a raison, mais la minorité, et même, au sein de celle-ci, une minorité plus petite encore. Or, comme l'a remarqué Goethe, cette dernière peut être sûre d'avoir toujours  l'immense majorité contre elle, et, littéralement, à ses trousses. C'est ce que l'actualité nous démontre, une fois de plus : voici le jeune premier, le premier de la classe, le héros prometteur, avant même qu'il fasse, ou non, ses preuves. Avec grossièreté, personne ne souhaite qu'il réussisse. Lui-même n'en est pas certain, il tremble, il est seul.  Il est plus sensible, plus intelligent que la moyenne, que la plupart. Ces qualités sont pour lui-même un risque, une épreuve, un fléau. Il préférerait de beaucoup être normal. Il n'a pas le choix. Beaucoup de constructeurs échouent, d'une façon ou d'une autre, beaucoup sombrent ; au nombre de ceux qui réussissent, ou semblent réussir, la plupart sombrent aussi. Car construire n'est pas facile, n'est pas normal. Il est plus facile de détruire, de saboter, de gâcher le plâtre que de construire ; il est plus facile de railler, critiquer, ironiser que de construire. Un observateur très perspicace est allé jusqu'à avancer que les journaux ont pour but de rendre la vie supportable aux personnes ordinaires.

Et maintenant voici le plus paradoxal ; ces solitaires, ces insociables, ces éternels bougons, ces tempéraments sauvages travaillent, dans la solitude, pour l'humanité entière ; ils la servent et ils aiment les hommes de tout leur coeur, et le plus souvent aussi, les femmes. Cependant ils ont mieux à faire qu'à aimer. Pour écrire l'Hymne à la joie et ses symphonies, plus de cent trente numéros d'opus, Beethoven ne pouvait aimer, ou ne pouvait pas seulement aimer au sens ordinaire,  mais ce reclus, ce cloîtré est un humaniste. Lamarck, cet homme de science est un artiste,  il croit aux sortilèges de l'imagination.  Cézanne, Michelet sont des mystiques, des prêtres, des saints inconnus ; inutile de parler ici de Dostoïevski et de Nietzsche. Tous ont pénétré au coeur de ce que Kant -- qui l'eût crû ? -- appelait "l'insociable sociabilité" de l'homme. L'infime minorité des artistes, des classiques aiment la majorité des hommes, en fait l'homme sans exception ; et tout homme peut faire partie de la minorité, à son tour, à son heure, s'il a le sens de l'effort, le sens de l'idéal ; ce n'est pas une question d'argent, ou très peu une question d'argent, du moins sous nos climats.  Mais à l'inverse, les majorités, en tant que majorité, en tant que masse, bloc conformiste, pas les individus isolés qui les constituent,  exècrent les minorités ; elles les envient, elles souhaitent leur échec. Un homme tente de faire l'ascension d'une haute  montagne ; cet homme est courageux, capable, averti, fort, mais intérieurement il tremble, qui ne tremblerait à sa place ? : "Regardez !  il  va tomber, il n'y arrivera pas !", clament-ils. Ils souhaitent sa chute, ils se réjouissent déjà, par avance, de sa chute.