8. mai, 2017

Voilà !

Peu de Français sont conscients du fait, semble-t-il, que le "voilà" qui ponctue invariablement leur discours, quand ils cherchent leurs mots pour le poursuivre, et reprennent leur souffle, est l'objet de moqueries à l'étranger, en tous cas de la part des Japonais. Ces derniers sont peut-être le peuple le plus laconique de la terre ; l'expression orale possède, dans leur culture, peu de valeur. Ecrire, produire une oeuvre, fabriquer, créer et bien entendu écouter, sont les activités qui comptent.  A l'inverse, en France mais aussi aux Etats-Unis, bien savoir s'exprimer, briller oralement  est une qualité presque indispensable, dans la vie quotidienne comme dans les milieux intellectuels. Et il va sans dire que le monde de la politique, en particulier sous sa forme occidentale moderne, est entièrement régi par le discours. C'est d'ailleurs pourquoi, d'un autre côté, pour faire équilibre, il s'accompagne de cette injonction incessante, au point d'en devenir presque comique : "Des faits, des actes,  pas seulement des mots !"

En y réfléchissant, ce "voilà" qui m'agace, et qui amuse les Japonais, pourrait être justifié philosophiquement de la manière suivante : c'est le "tatathâ" sanskrit, l'"ainséité", le "c'est ainsi !" du pauvre, de l'ignorant, l'ignorant heureux. Hegel, en ceci bouddhiste sans le savoir, se serait exclamé, face à une montagne : "C'est ainsi !" Le Bouddha a été nommé le "Tata-gata", l'"Ainsi venu". En effet, les choses sont ce qu'elles sont ; les êtres sont ce qu'ils sont ; ce qui est né, et venu, venu à nous, venu vers nous, ne s'impose pas sans quelque raison supérieure ; ou encore la maxime "deviens ce que tu es" : tous ces éléments constituent, sous des dehors évidents et tautologiques, presque simplistes, une philosophie profonde, aussi grecque qu'indienne ou chinoise, pour qui connaît l'art de réfléchir, et s'y exerce.  

Hegel et Goethe, non sans quelque raison, se méfiaient ou craignaient l'imagination multiforme, délirante de l'Inde, et de l'Orient tout entier. Il ne serait pas injustifié maintenant, tout au contraire, de se méfier et de craindre la pauvreté d'imagination attristante de l'Occident contemporain. Le sans-gêne, le naturel, l'aplomb, le caractère carré, imperturbable, la fausse aisance, s'appellent de l'arrogance, sous d'autres cieux. Finalement, l'homme qui n'est pas quelque peu rigide, quelque peu complexé, autrement dit complexe, qui n'est pas plus souple et flexible que simplement naturel, plus hésitant et prudent que sans gêne, ne sera jamais cet "homme supérieur" qu'il n'est pas interdit à chacun de devenir, même si de mauvaises fées se sont réunies par malchance autour de son berceau.  Quand j'entends parler de "formation", je tressaille. La formation n'est pas une quantité de savoir, une spécialisation de plus, lorsque l'éducation de base n'est pas assurée. L'homme du grand siècle, le dix-septième, était gêné et se gênait. L'homme du petit siècle ne se gêne plus, ne se gêne en rien. Qui demeure comme "coincé dans son gros naturel", ne sera jamais un grand ami de l'Asie.  Celle-ci, qui ne le voit ? est à la veille, à l'aube d'un grand siècle, ou de plusieurs.

Il est nécessaire parfois, pour un temps, de rêver, je n'aime pas les esprits chagrins, invariablement vinaigrés, toujours sceptiques. Il est à souhaiter qu'un élan de créativité et d'imagination gagne non seulement la France et l'Europe mais le monde entier ; qu'un immense désir de renouveau et de conciliation générale anime et soulève l'humanité, à l'heure cruciale où elle arrive. Je ne peux m'empêcher de croire que l'élection de quelqu'un comme Emmanuel Macron est, dans la perspective présente, un bon signe, un signe favorable, en tous cas je l'espère, je lui souhaite bonne chance. Je juge les hommes, en particulier les hommes politiques par un critère qui peut paraître singulier : par la voix, le timbre, le son, les harmoniques cachées des cordes vocales ; beaucoup plus que par le contenu exact des propos. La juvénilité sincère qui émane de cette voix ne me déplaît point.