6. mai, 2017

Chaos extérieur, indigence intérieure

Un curieux phénomène est apparu dans la première moitié du vingtième siècle et s'est accéléré sans cesse depuis. La complexité de surface, en tous domaines, est devenue reine. Je choisirai, comme exemple de départ, la musique classique qui est l'art que je connais le mieux. Une tête couronnée reprochait à Mozart de composer avec plus de notes que Gluck, trop de notes. Que dire de Beethoven ? puis de Chopin, Liszt, Brahms, tous les romantiques.  C'est au point que Wagner avoue qu'il est obligé d'écrire deux notes quand une seule serait en réalité nécessaire, car, dit-il, les interprètes n'accordent plus assez d'importance et de valeur profonde à chaque note isolée. Le Troisième concerto de Rachmaninov, composé déjà, et il nous arrive d'avoir peine à le croire, en 1909, renferme des dizaines, ou peut-être des centaines de milliers de notes. Par la suite, mais j'abrège, le nombre de notes, sauf exception car il existe des minimalistes comme Webern, s'accroît encore, c'est surtout visible, sinon audible, dans les expériences inouïes, extravagantes, qui suivent la seconde guerre mondiale.  Une sorte de compacité extérieure, sauf exception encore et Boulez que je n'apprécie pourtant guère en est une, devient comme obligatoire. C'est que la complexité apparente s'est emparée de l'harmonie elle-même. Les dissonances, analogues autrefois au piment, au condiment qui relève un bon plat, maintenant détruisent, ravagent, saccagent le système tonal ; déjà mis à mal et révolutionné par le dodécaphonisme, qui, par une absurdité hyper-démocratique, exige que la hiérarchie des sons s'affaiblisse ou disparaisse, c'est-à-dire, on ne sait pourquoi, que chacune des douze notes apparaisse tour à tour, sans faute, dans le thème.  Toutes sortes d'expériences se donnent libre cours, tandis qu'un petit nombre de compositeurs, conspués et méprisés, comme Dutilleux, continuent à respecter la gamme et les modes, échelles sacrées obéissant à une véritable hiérarchie, ordre sacré, créant des harmonies complexes, non pas à l'extérieur, mais à l'intérieur. De même que dans notre corps, les entrailles, les viscères ne sont pas visibles à l'extérieur,  mais que leur rôle essentiel est caché, dissimulé, masqué sous des dehors plus flatteurs, la beauté simple et nette ne serait-ce que d'une petite Sonate de Haydn, cache, dissimule, masque des abîmes de complexité, une complexité intérieure, profonde, toute une organisation, des organe que seul le spécialiste entraîné peut analyser et voir, après des années de travail et de peine pour entrer dans l'esprit intime du créateur, du compositeur. Enchanteresse simplicité extérieure, comme un jeu d'enfant ; et cependant, redoutable complexité intérieure, qui porte, fait vivre l'oeuvre , tels les innombrables rouages et pièces détachées du mécanisme d'une horloge. 

Cette loi profonde renversée, mise sens dessus dessous, voici qu'à la compacité inextricable du dehors qui frappe de stupeur l'auditeur, qui s'impose comme une sorte de "m'avez-vous vu ?" répond, fait écho contre toute attente, inévitablement, une extrême indigence des profondeurs, une pauvreté interne, minuscule souris accouchée par une impressionnante montagne.  Avec quelques variations, non dénués d'intérêt, et parfois sous de très bonnes intentions, une sorte de curiosité, un désir de subversion, de libération totale, la tentation, le prurit de l'absolument différent, du tout autre, cet esprit de révolution a touché et touche encore tous les domaines et disciplines du règne humain. Renversement d'une loi essentielle pour l'art, mais aussi pour la vie et la pensée,  pour toutes les choses des hommes, loi proprement humaine, proportion raisonnable, sens originel du mot "ratio".  Finalement, le dinosaure s'effondre, il n'est pas viable, son poids l'écrase.  Non seulement il n'est pas beau, encore moins sublime, mais  il est beaucoup moins intéressant qu'il n'en a l'air.

L'un des grands mystères de norte temps est que ce chaos concerne maintenant l'information elle-même, et tout ce qui commande la vie humaine, le règne humain. comme si une épouvantable, une atroce fatalité s'acharnait sur nous. "Big data", c'est le règne du nombre, de la quantité et non de la qualité,  c'est la loi de la pesanteur, de la compacité, comme si aucun salut n'existait en-dehors.

L'énorme est roi, le grand nombre est un Dieu, ainsi que la grande vitesse, l'accélération infinie, sans savoir vers où, autrement dit, la course insane vers l'abîme. Tendance inéluctable que personne n'ose plus, n'espère plus arrêter, et même dénoncer. Car le faisceau lumineux, le rayon laser de l'intelligence, entendez l'intelligence analytique, l'intelligence diabolique, l'intelligence impériale et impérieuse, désire pénétrer, s'immiscer partout, tout se soumettre, tout soumettre, ne plus rien laisser caché, mystérieux, inconscient. Or, derrière ces impressionnants, ces mirifiques dehors, qu'il faudrait être véritablement téméraire pour repousser, combattre, et même refuser à voix haute, se cache une extrême indigence, une pauvreté d'esprit, une misérable philosophie de roi nu. Il est possible peut-être de la définir ainsi : ce qui importe avant tout est de vivre le plus longuement qu'il se peut, le mieux qu'il se peut, bêtement, tranquillement, avec le plus de plaisir immédiat et de benoît bonheur qu'il se peut, et de jouir, jouir sans frein, sans se préoccuper de rien, ni du sort de la planète ni de celui des générations à venir, puisque, de toutes façons, personne, même Dieu, même un Dieu,  n'y peut plus rien.

Ce chaos compact, fruit du laser de l'intelligence toute-puissante, la fausse intelligence, c'est par paradoxe, au noir profond qu'il conduit, le trou noir de la complexité victorieuse, écrasante, la victoire, le triomphe de la matière. La victoire de la Reine de la nuit, l'héroïne néfaste de la Flûte enchantée de Mozart.