4. mai, 2017

Las de "déconstruire", construisons !

L'époque qui est proche de sa fin aura été d'une insigne médiocrité pour les arts et la pensée. Ce sont les sciences qui, elles, ont fleuri, en compagnie de leurs bras armés techniques. Eté des sciences, hiver des arts. Midi des sciences, crépuscule de la philosophie. Celle-ci n'est originellement ni sèche, ni froide, ni abstraite, ni analytique.  Il est hautement probable que la génération qui vient, en tous cas ses meilleurs éléments, vont faire enfin reverdir la pensée et les arts ; car ce sont les armes de la paix, l'élixir de l'humanité, son essence divine, une source inépuisable, à la lettre fantastique, miraculeuse, d'énergie et de bonheur profond. Cette philosophie sera religieuse, sans les écueils, les traîtres récifs des religions ; elle sera poétique, lyrique et véritablement universelle, capable d'unir et de rallier, marier les bonnes volontés de tous les horizons et de toutes les cultures, en toutes langues. Ce sera une religion et une philosophie sans frontières. Cette forme de vérité n'est pas à forger de toutes pièces, les germes, les graines en ont été semés il y a longtemps, que ce soit dans les Védas, les Upanishads, ou en Chine chez Laozi, chez Mozi -- ce dernier, 墨子 moins connu que le premier, si proche du christianisme par ses notions d'amour mutuel, de bienveillance, d'amour universel -  en Perse, ou en Grèce, chez les présocratiques comme Empédocle d'Agrigente, ou chez les indiens Yaqui du nord du Mexique, et d'ailleurs en tous lieux et de tout temps, car c'est la vérité, la vérité elle-même, la vérité en soi -- et le chemin, et la vie --,  et elle ne s'est jamais perdue, elle n'a jamais été oubliée ; mais ce qui est très difficile est de lui donner une forme adaptée à notre temps, de l'exprimer et de la communiquer, de la transmettre. Hegel l'a dit, reprenant en cela l'intuition des psychologues  et des artistes  : la vérité est femme, plus on l'embrasse, moins on l'étreint, elle fuit ; plus on cherche à la saisir, plus elle s'esquive. Pareille en cela au beau, au sublime, au divin : plus on les recherche, plus on parle, plus on y pense, moins on s'en approche. C'est pourquoi il vaut mieux ne pas prononcer le nom de Dieu, ne pas invoquer les dieux sans des précautions infinies, sans grand respect et tremblement,  inverse même des coutumes d'une époque sinistre et impie, qui a perdu ou abandonné tout sens du respect, de la dignité, de l'innocence pure, de l'adoration pure, de l'esprit d'enfance, à la fois enjoué et très sérieux.  Et cette grande philosophie religieuse qui est déjà là, et à venir, comme un grand hymne de la terre et du ciel, des astres et des espaces noirs et froids qui les séparent, du vide mais un vide non désespérant et chaleureux -- n'est surtout pas une histoire des idées,  une histoire de la philosophie, un chef d'oeuvre d'érudition.  C'est au contraire un savoir tout simple, qu'un sourire, un regard, une onde psychique, un geste ténu suffit à dire. Un ou deux mots à peine. Le fin sourire d'un silence. Le temps et l'espace d'un silence. Cils qui s'abaissent, puis se relèvent. Il est hors de doute qu'en ce moment même, dans la solitude parfois glacée ou misérable d'un couvent, ou de communautés sans gloire, anonymes, ou autrefois glorieuses, et parmi les incroyants, les désespérés aussi, ou les presque désespérés, des âmes simples et nues sont occupées, de nuit comme de jour, à enfanter, faire croître péniblement, mais fidèlement, inlassablement, sous toute latitude, toute longitude, cette philosophie religieuse, cette pensée qui soigne et relie dont notre temps a besoin. C'est même si certain, si évident qu'il est presque ridicule d'avoir à le dire, à l'écrire. Mais il le faut pourtant , il faut le faire, car nombreux sont ceux qui n'entendent pas, ne voient pas, ne pensent rien. "Sourds et aveugles", se lamentait Cocteau, le poète à face lunaire, aux traits si asiatiques, aux traits d'ici et d'ailleurs, un visage catastrophé, un corps de catastrophe, un corps de fantôme. Cette philosophie ne sera pas, j'ai le regret de le dire, le fruit de colloques, de conférences, de doctes entretiens, elle ne sera que très peu le fruit de doctes travaux, je le déclare sans mépriser cette catégorie de chercheurs,  sans les envier, car je m'y suis livré aussi, ou j'ai tenté de le faire, mais heureusement quelque ange gardien, quelque protecteur, quelque guide mystérieux  m'ont aidé, secouru, m'ont préservé. Parmi ces derniers le père Huang que je réentend me dire : "Ceci égare l'esprit".  Ce verbe "égarer" m'a frappé. L'érudition "égare" l'esprit. En ce monde, les motifs d'égarement sont nombreux. J'ai pris très au sérieux l'avertissement, peut-être excessif,  de Romain Rolland, pour qui toute conférence est un exercice mondain, une perte de fluide nerveux, et Dieu sait très bien si de nos jours les causeries, les débats, les échanges nous environnement, nous pressent de toutes parts, sans que la cause du bien  y gagne, sans que la direction générale des choses nous réconforte, s'améliore, tout au contraire. Les cénacles honnêtes, plus encore les fraternités muettes, les collaborations mystérieuses, la communion sincère des saints, un principe invisible, inaudible, sinon aux sensibilités fines qui seules le touchent et sont touchées,  telles sont les longueurs d'ondes  qui ne déçoivent pas, les radars de la spiritualité, ou plutôt de la spiritualisation. Je me revois lire, car j'ai beaucoup lu, beaucoup trop, dans je ne sais plus quelle rubrique d'un des tomes du grand Dictionnaire de spiritualité de Beauchesne, ce conseil donné autrefois aux religieux de ne pas trop écrire.

Trop écrire, trop parler, trop débattre. Discuter, disputer. Chaos extérieur, indigence intérieure. (à suivre)

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