1. mai, 2017

Mirage du salut politique (suite)

C'est ici qu'il convient de pénétrer dans les cavernes du moi, franchir les gués, investir les recoins les plus cachés de l'antre piranésienne, toutes les rivières souterraines du moi personnel, et je m'en excuse auprès des quelques lecteurs qui ne manqueront pas de s'en offusquer. Instinctivement et sans l'avoir voulu, j'ai toujours mis en jeu ma vie dans mes recherches. Je fus et je suis conforté en cela par Nietzsche et Cioran, qui osaient dire qu'il ne faut pas craindre de perdre l'honneur, l'honneur social ordinaire, pour qui est et veut être un artiste, un penseur, un écrivain digne de ces noms, c'est-à-dire authentique et sincère. Je suis conforté également par Rousseau, qui n'est pas mon auteur préféré mais qui m'a marqué, c'est indéniable, et qui a  marqué tout l'esprit français car c'est à la fois un aristocrate et un homme ordinaire, commun, ainsi que l'indique son nom peu distingué, si bien qu'il provoque des sentiments violents, soit d'adhésion, soit d'exclusion. Bertrand Russell, dans son Histoire de la philosophie, que par hasard j'ai lue dès mon arrivée au Japon, car je la voyais mise fort en évidence dans toutes les librairies, range ce philosophe plus bas que tout. C'est d'ailleurs le propre des grandes personnalités de ce monde, qui dérangent profondément, comme Wagner, ou Nietzsche, ou Goethe, ou Romain Rolland (qui est le Goethe français non reconnu), Hugo lui-même,  Proust, ou Horowitz et Gould au piano -- d'être encensés par les uns, et rabaissés, injuriés, humiliés outrageusement, écrasés sans pitié par d'autres ; ils ne laissent jamais indifférents, alors que les personnalités, moyennes, "normales" reçoivent un traitement uniforme, modéré, celui qui est réservé, au fond, aux médiocres. Que la subjectivité soit reine est attesté par ceci que, même pour un savant, il est impossible de se mettre complètement entre parenthèses. Tant de savants objectifs et froids se cachent ; ils se cachent dans leur objectivité et à l'intérieur de leur froideur, et c'est peut-être l'une des raisons de la nocivité et du diabolisme final des sciences. L'objectivité n'est qu'un effort, une tentative désespérée, elle est à la rigueur impossible, y compris dans les sciences  les plus exactes, dites dures, puisque celles-ci reconnaissent plus que jamais le rôle capital de l'observateur ; il serait d'ailleurs passionnant de savoir ce que chaque règne animal, dans l'eau, dans les airs, au fond de la terre, ce que l'aigle ou la taupe "pensent" du monde, la conception qu'ils s'en font, leur vision des choses, conditionnées par une position, une situation qui possèdent des caractéristiques invariables, et par les dimensions menues de leur corps. L'orgueil humain est proprement infernal ; une  longue outrecuidance qui atteint maintenant ses limites. Or la subjectivité, quand elle est menée sincèrement jusqu'au bout, comme par Rousseau dans Les confessions, et dans toute son oeuvre, n'est pas, n'est plus un égoïsme, c'est au contraire un sacrifice total ; les signes s'inversent, le sujet devient Sujet, le soi devient Soi.  Rousseau comme Nietzsche et Pascal --  celui-ci comme on l'a dit n'est curieusement  pas si différent de celui-là --, ou en musique Beethoven et Wagner sont des natures christiques : tous sont frères dans l'adversité, à l'intérieur du risque absolu, leur recherche passe avant tout, avant eux-mêmes et tous les indices du confort privé et social. C'est d'ailleurs l'abandon de ce risque total, abandon progressif, d'abord simple glissement, érosion, puis une véritable malhonnêteté se diffusant naturellement comme un poison, qui a signé et qui signe encore, mais de moins en moins car les tendances s'inversent toujours, la décadence, la dégénérescence, le déclin à présent consommé de l'Occident. L'esprit de sacrifice réapparaît, va réapparaître.  

Bref, je suis à nu dans mes livres, dans tous mes livres, depuis l'enfance ; et  par une chance  inouïe, j'ai pu demeurer fidèle à cette nudité. Qui les lira tous doit le ressentir. Nu, désarmé, livré. J'ai revendiqué le "Je m'accuse" et non le coutumier "J'accuse". Je ne suis pas meilleur qu'un autre, au contraire, je suis pire. "Tu ne jugeras point". Nous sommes tous coupables, de tout et pour tout. Si tous le reconnaissaient, le monde deviendrait instantanément meilleur. C'est ainsi que le suis allé très loin, acceptant de laisser croire, et même de croire moi-même, en abordant certains sujets ou thèmes, qu'il aurait mieux valu laisser tranquille, dans leur sommeil, que j'étais ou que j'eusse pu être raciste ou fasciste, alors que toute personne qui m'a côtoyé de très près,  qui m'a lu en détail, sait bien que tel n'est pas le cas, que c'est tout à fait exclu, impossible, inconcevable. Mais ce que j'ai toujours senti, et enfant déjà, c'est que le pire chez l'homme était  possible, concevable, pour peu qu'il soit placé par un destin mauvais dans telle situation, telles circonstances. Je le ressentais, y compris chez moi, en lisant sous un saule pleureur, et tout près d'un cèdre, un sapin fier et droit, arbres typiques, symboliques de la Chine, du Japon, ou déjà de la Haute Moldavie, en lisant dans un petit jardin des auteurs que je comprenais à peine, comme Flaubert, Baudelaire, Lautréamont, Sade, Sartre et Saint-Exupéry. Une goutte "d'acide sartrique" se glissait dans mes veines et dans  mes yeux, mon regard, en dépit de moi-même.  Peut-être ce malin génie, ce mauvais esprit qui gît dans la curieuse langue française, au sens où Goethe explique dans un passage du Wilhelm Meister qu'il est impossible de trouver en allemand une traduction fidèle du mot "perfide" ; "treulos" n'y suffit pas. Une malédiction, une terrible sécheresse, une tolérance à la vulgarité, une bassesse, une hostilité incurable à l'esprit religieux profond, au sens où le mysticisme est chassé d'ici - sauf, j'y reviens, dans le royaume du politique, là où précisément, il faudrait s'en garder. Combien de fois n'ai-je pas fait la remarque dans mes trois derniers romans, que le mysticisme, décidément, ne fonctionne pas ici ! Tandis que le père Huang, il ne s'agissait donc même pas du Japon, avait distingué dans ma thèse sur Li Da-zhao cette expression qui lui avait plu : "le mysticisme pratique", qu'il avait relevée comme exacte, appropriée à son pays, à sa culture, finalement à l'Asie, à toute l'Asie, et à l'Orient ; et je ne peux ici m'empêcher de faire allusion à ce goût de la télévision chinoise actuelle pour les tours de magie, les acrobaties, les prestidigitations, comme s'il s'agissait de montrer, prouver, affirmer que non seulement les esprit mais les corps, obéissent à d'autres lois, d'autres valeurs. Il s'agit donc, sans aucun racisme, de d'interroger sur le corps humain  et sur l'esprit subtil, sur les esprits, sur les mystères, sur l'énigme de l'esprit, sur l'enchantement possible de l'humanité entière, sur les jeux croisés de l'humain et du divin. Tels sont les défis de l'heure. C'est ce que j'ai commencé à faire, c'est ce que j"ai entrepris et jamais je ne suffirai seul à la tâche, c'est un travail collectif ; j'ai résumé plusieurs fois, dans le Sherpa, tout un livre en une phrase.

Et un mot encore aujourd'hui : pour mener ce travail, il ne faut pas craindre de se coltiner avec le diable ; ruser avec lui pour le vaincre. Comme il est indiqué dans La philosophie japonaise des enfers d'Umehara Takeshi, le bouddhisme exige, revendique  de fixer l'enfer en face, de descendre aux enfers, c'est la condition ultime de la solidité du bien ; le bouddhisme et tout autant le christianisme, s'il n'est pas édulcoré. Le bien ne triomphera pas chez qui n'a pas eu l'audace de descendre par avance aux enfers. Cette exigence solitaire, cette terrible exigence que tous les grands solitaires ont ressentie, c'est maintenant à l'humanité tout entière, relativement plus cultivée, plus instruite, plus lettrée qu'auparavant, de s'y plier. D'y obéir. Ce plan ne s'accomplira pas sans angoisses ; l'humanité ne pourra se hisser plus haut sur ce plan sans angoisses, sans épreuves sans doute terribles.