29. avr., 2017

Mirage du salut politique

L'enthousiasme qui ne faiblit pas des commentateurs, en matière politique, laisse perplexe. Quand cette passion et cette âpreté dans la discussion transparaissent à l'intérieur des accents cachés, des harmoniques secrètes qui émanent de voix chrétiennes, la surprise s'accroît. Il est vrai que le détachement, cette faculté de se mettre à distance de tout, ou de presque tout,  le flegme en un mot, le sang-froid  ne sont pas les attributs préférés d'une culture bouillante qui a trop de "chaleur au coeur", ainsi que l'affirmait un musicien illustre outre-Rhin. Mais ne faudrait-il donc pas éduquer, faire avancer les esprits dans cette direction, enseigner la gravité, une saine gravité, et non flatter, attiser les penchants naturels d'une culture brouillonne, d'un tempérament étourdi, évaporé, de style "tout feu tout flamme" ? La politique est un moindre mal, un mal nécessaire, une sorte de fausse religion, une foi perverse et trompeuse. Rien n'ira jamais beaucoup mieux en ces matières. L'étude du passé le montre. Et le présent inquiète plus encore parce que les désirs insatiables, l'abondance des biens en circulation, les finances folles, l'intrication des ambitions et des orgueils, les connexions et les rivalités mortelles par-delà les frontières ; et pour couronner le tout, les vertiges de la vitesse, la frénésie qui emporte la planète entière  vers un but, une fin ultime,  dont personne ne sait, ou n'est à même ne serait-ce que d' entrevoir le sens, le dernier mot, l'oméga  ; toute cette démence brouillonne, qui agite des foules, des masses croissantes, ne peut que par miracle conserver son harmonie actuelle toute relative, ne pas choir dans un plus grand vacarme - celui des conflits ouverts, des destructions - ou continuer à espérer bâtir un jour une harmonie supérieure, une véritable symphonie universelle. Les temps n'ont jamais été plus propices à la philosophie, à la religion saine, la religion véritable, la religion des philosophes, des artistes et des êtres, des âmes d'exception ; ou, en un seul mot  à ce qu'il faut bien appeler : la sagesse. Or une foule sage, un peuple sage est une sorte de contradiction dans les termes ; une manière de plaisanterie.

Ayant eu le bonheur, qui est aussi un malheur, un destin, de vivre longtemps, très longtemps, au sein d'une culture non seulement étrangère, mais très étrangère, une culture qui est, demeure encore par ici, du domaine de l'inconcevable, j'ai tenté, dans le Sherpa et l'Homme blanc, mais aussi dans mes huit romans philosophiques qui ne sont pas des romans de gare, et même dans tout ce que j'ai écrit, car je suis sûr que mes écrits intimes d'enfance en portent déjà les traces--  d'échafauder, ou du moins esquisser une sorte de pont universel, un passage vers l'universel.

Cet universel ne peut pas être improvisé, il n'est pas juridique, politique, légal, scientifique, c'est-à-dire qu'il n'est pas abstrait, sans couleurs. Le sommeil dogmatique dont s'éveille l'Occident est celui de l'abstraction, de la hâte à sauter dans l'universel. L'universel, comme toute pensée profonde, doit être souffert. L'universel va être souffert par l'humanité, il est en train, en passe d'être souffert, hélas.  C'est ainsi qu'ici et là dans le Sherpa, et surtout dans les chapitres de la fin, j'ai essayé, trop brièvement, d'une manière trop elliptique pour être compris par beaucoup, de définir, ou plutôt de désigner, communiquer, toucher du doigt, ce qui peut unir tous les hommes, et même tous les êtres vivants, tous les vivants, conformément au bouddhisme, qui fait moins de distinction entre eux que le christianisme, mais sans rejeter celui-ci, sans rien rejeter de ce qui est du domaine de la culture d'où qu'elle vienne. Je suis arrivé ainsi, très maladroitement, à l'émotion biologique silencieuse, ou plutôt bio-psychologique, bio-culturelle, au-delà des mots, des concepts, des références pensées, et même ressenties habituellement. Le coup de foudre de la rencontre profonde, de l'identité profonde. la grande identité ; pas la petite, la toute petite. C'est au fond le coup de foudre du divin, de Zeus, de Jupiter, dont le simple éclair amoureux est un analogon banal ; celui que les mystiques chrétiens, et de tous horizons, ont tenté d'exprimer, de transmettre ; et avec eux les artistes de toutes les cultures et de tous les temps, en tous cas les plus grands et les plus sincères d'entre eux. Une fois enlevés, ôtés les vêtements, les parures,  les couleurs, la foire aux habits peut-on dire, qui distingue, déguise, éloigne les hommes les uns des autres, que reste-t-il donc ?  Et si ce socle, ce sol n'est pas atteint, est-il possible d'unifier solidement le monde ? C'est ici que l'ignorance profonde, fondée sur le dédain, une longue domination, une domination séculaire, des siècles d'habitude, de l'Orient  par l'Occident -- alors qu' à l'inverse le premier a dû, pour se protéger, pour lutter contre un sentiment temporaire d'infériorité, longuement étudier, en grand détail, toutes les caractéristiques, tout le savoir du premier -- c'est ici que cette inégalité, ou ce déséquilibre à l'échelle du globe entier prend une tournure inévitablement dramatique, et même parfois cruelle. C'est ici que la lumière doit être projetée, doit pénétrer ; c'est la lumière indispensable de notre temps, une nouvelle ère des lumières, inédite, sinon inconnue, méconnue ou peu connue. (à suivre)