24. avr., 2017

Brève remarque sur la traduction de "république" en chinois

Submergé par l'agitation et même le brouhaha qui règne à l'occasion de cette grande fête électorale, non encore terminée, à laquelle il est difficile d'échapper, je pensai soudain, hier au soir, à la traduction en chinois du mot "république". Alors qu'en latin ce mot signifie, tout le monde le sait, "la chose publique", en chinois ce terme  devient  共和國 "gong-he-guo". C'est-à-dire le pays (guo) de l'harmonie (he) publique (gong), plus exactement de l'harmonie collective, de l'harmonie en commun. La traduction japonaise est la même, et c'est au Japon, sous l'influence japonaise, qu'à la fin du dix-neuvième siècle, le mot entre dans le vocabulaire politique chinois, via les étudiants chinois qui s'y sont réfugiés.  Toutefois il est très probable et même certain que le concept s'en trouve, quelque part, caché dans les classiques chinois les plus anciens.

L'insistance sur l'harmonie est typique de l'esprit chinois, japonais, et plus largement asiatique - tribal pourrait-on dire. L'harmonie est une notion centrale, musicale ; elle est encore plus belle mêlée de quelques dissonances, comme l'avait noté Héraclite ; mais au-delà d'un seuil, une ligne fatidique, si les dissonances l'emportent, l'harmonie est détruite.

Il est possible que "chose" ne soit pas la meilleure traduction du latin "res". N'étant pas un spécialiste de cette langue , je fais cependant l'hypothèse que "res" c'est le réel, la réalité.  La réalité publique. Ce qui fait immédiatement penser à Durkheim qui demande de considérer les "faits sociaux" comme des "choses", des réalités objectives, et fonde ainsi, dit-on, la sociologie, la science ou les sciences de la société. "Res" introduit donc ici une notion d''objectivité, de distanciation  Poursuivant mes hypothèses, et à la lumière de la traduction sino-japonaise, je suis pris du soupçon que les Latins, et avant eux les Grecs, n'accordaient pas une valeur religieuse à la "chose publique", mais au contraire, la dévalorisaient quelque peu par cette expression ; en tous cas ce n''était pas la valeur la plus haute. Ici vient tout de suite à l'esprit l'idée de Platon, souvent relayée par Simone Weil,  selon laquelle la société, ou l'Etat, est un "animal", un "gros animal", encombrant, exigeant, revendiquant avec force et bruit  sa place et ses droits ; il faut lui faire sa part. 

En se gardant de toute idéalisation, il n'en demeure pas moins que la traduction chinoise, au contraire, réconcilie le religieux et le politique, par la notion d'harmonie. Musique, science, philosophie, religion, politique sont unis, réunis dans "gong-he-guo". 

Telle est la bonne chance, tel est aussi le courage qu'il convient de souhaiter à Emmanuel Macron : parvenir à faire renaître, avec juvénilité et imagination, un enthousiasme qui soulève le public, s'il est possible, c'est-à-dire créer les conditions d'une satisfaction générale, d''un sentiment d'harmonie de chacun dans son travail, sa tâche, sa vie quotidienne. Il est à noter que le peuple, que toute société a toujours été capable de vivre dans des conditions très dures, dès qu'on lui donne de hautes raisons de travailler, d'espérer. C'est-à-dire que finalement, le facteur psychologique est premier, dans les choses humaines,  et domine les statistiques économiques, les courbes et les grilles de salaires et de retraites. Aux grands moments de l'histoire, dans tous les pays et dans toutes les cultures, le peuple, les hommes, les gens savent se sacrifier, faire passer leur intérêt immédiat et pratique en second. A une seule condition, capitale : qu'on leur fournisse un but, un espoir, une valeur qui transcende tout. C'est d'ailleurs ce que les religions savent faire, ou savaient faire : c'est leur essence.  La société, l'humanité souffre de ne pas avoir, ou de ne plus avoir ce but commun, cette grande visée. Ce pourrait être la science, c'était la science, le progrès, mais de plus en plus nombreux sont ceux qui n'y croient plus. Il faudrait donc que la science redevienne religieuse, redevienne mystique au bon sens de ces termes, comme elle l'a été à sa naissance et en plusieurs occasions, et qu'un immense désir d'harmonie soulève à nouveau l'humanité. C'est une utopie, mais est-il possible de vivre sans utopie ?