21. avr., 2017

La théâtralisation, la dramatisation accélérée du réel

Une intelligence aiguë, et diabolique, semble présider aux actes de violence. Je réaffirme, en tous sujets, mon attachement indissoluble à la philosophie de Gandhi. Toute violence engendre sans fin la violence.  L'espèce humaine, hélas, est vouée à ce cycle, ce fléau. D'un autre côté, tout sourire, tout acte de bonté, toute main tendue rompt et dément ce cycle d'enfer. Une promenade dans les rues de Paris, ce matin, prouve que le commun des mortels, l'homme ordinaire est admirable ; rien n'a changé : celui-ci court, celui-là plaisante, celle-ci donne un rendez-vous d'amour ; en partie parce que les consciences humaines sont si oublieuses, si prises, accaparées par la vie pure, que les plus grands drames s'effacent au point de paraître vite de vastes et légers nuages qui filent et se dissolvent, quand ils ne sont pas niés ou minimisés sans pudeur. Romain Rolland remarquait que ce qui l'avait stupéfié et scandalisé au cours de sa vie, c'est la facilité avec laquelle les hécatombes, les erreurs effroyables sont dépassées et comme réparées par la force aveugle de la vie, l'instinct acharné de conservation de l'espèce. Les émouvantes lettres de Jules Monchanin à sa mère, font deviner que son désir d'être prêtre naît simplement de l'oubli, intolérable pour un adolescent, de la première guerre mondiale dans la frénésie de plaisirs et de sottises des années qui suivent.

Cependant, l'Histoire entre dans une phase sans précédent car elle se dédouble, se duplique immédiatement à tout instant par un effet de miroir. Les médias travaillent immodérément dans l'immédiat, sans être les médiations que leur devoir et leur éthique appellent. Tout devient un grand jeu, et en même temps, tout est très sérieux, qui ne le voit ? Les scénarios sont tissés, écrits, pensés, préparés en secret par des mains intelligentes. Les intelligences secrètes, de tous pays, sont à l'oeuvre, s'activent, se déchaînent, le chaos de la Toile, du grand Filet leur sied admirablement. Heureusement, toutes les conspirations ne peuvent qu'échouer, à court ou à long terme, parce que les hasards et les contingences se glissent à travers toutes les nécessités. Pour le philosophe, contingence et nécessité sont exactement la même chose, identiques, mais à l'issue de quelles tribulations, au bout de quelles vicissitudes, de quelles épreuves ?  Contingence et nécessité sont comme deux soeurs.

Ce que l'on ose à peine dire, à peine penser, c'est que l'hyper-démocratie, l'archi-démocratie affaiblit et même ridiculise la démocratie véritable. L'idée démocratique, à sa naissance, est à l'image d'une démocratie "noble" ; ses fondateurs ne la reconnaîtraient pas. Rousseau, très probablement, la répudierait sous cette forme : c'est une "caco-cratie", une cacophonie, un grand bruit, un vacarme. Le peuple, à Athènes, est un peuple noble. La France est maintenant sans conteste le pays le plus libre du monde, qui ose élire en public son chef parmi onze candidats si divers ; j'avoue que les candidats secondaires, dans leur bonne volonté naïve,  m'émeuvent, me touchent, ils éclaboussent de vives couleurs une campagne grise.  Une petite partie des Chinois, des Japonais, et les opprimés de tous lieux, peuvent envier cette fête électorale. Mais elle semble, hélas, dérisoire et même dangereuse face au monde réel. Dans celui-ci, ce sont les liens et les jeux financiers internationaux, les liens économiques internationaux, les ventes d'armes, les connivences culturelles, les revanches historiques, les ressentiments qui, tous, font la loi, qui décident et décideront, au-delà et au-dessus des frontières, qu'on le désire, qu'on le regrette -- ou pas. Rétablir les frontières, revenir historiquement en arrière ne sera jamais possible, malgré les meilleures intentions. Il fallait d'urgence construire les Etats-Unis d'Europe en 1992, quand un président digne de ce nom la présidait, ou tentait de la présider, il était encore temps en 2005 de ne pas entraver cette union ; et maintenant il est bien tard, il est trop tard. 

Que de salive, que de mots, d'encre, d'efforts, d'énergie dépensés pour un si long processus électoral, qui n'est toujours pas terminé, qui est louable, émouvant en un sens, inouï dans toute l'Histoire, mais largement impuissant et démuni face à l'urgence du réel. La légendaire désunion des tribus gauloises fait des ravages et n'est plus de saison. Ce qui est de saison, c'est la haute intelligence, le grand souffle, l'inspiration, le grand courage, la grande perspicacité et la grande persévérance. Les grands chefs d'Etat, les grands conducteurs, les grands inspirateurs, les grands chefs d'orchestre ont toujours été rares. Il est triste de le  remarquer et cruel de le dire, mais si François Hollande, par fiction, n'avait pas succédé à Nicolas Sarkozy, ou si François Hollande se succédait maintenant à lui-même, et quel que soit le choix futur des électeurs, en l'absence de grandes idées, de grande vision, sans grande philosophie, sans religion éclairée et profonde, un destin inéluctable suit son cours. Qu'est donc devenu, par exemple,  le plan hâtivement bâti, annoncé à grand fracas,  il y a si peu d'années, d'une Europe du sud élargie, d'une Union de la grande Méditerranée ?

Le plus terrible, que l'on ose à peine penser et dire, c'est qu'un demi-siècle n'étant rien à l'échelle de l'Histoire, ce sont les fruits douloureux et amers de la décolonisation, du "dernier stade de l'impérialisme" qui sont mûrs, à présent, pour être récoltés, à moins d'un miracle, à moins d'un dernier sursaut d'imagination, d'intelligence, de haute morale et de haute culture. Inventivité, Renaissance inventive. "Make philosophy great again", et non pas un unique, un seul  pays, à l'échelle de l'univers. Une philosophie religieuse, une religion philosophique, et universelle, si c'est encore possible, avant qu'il ne soit trop tard. Je crois hélas, je l'avais écrit il y a huit ans, à la première page du Sherpa et l'homme blanc, qu'il est décidément trop tard. Ne demeurent que l'espérance et la fortitude. Les armes pacifiques de l'héroïsme et de la prière.