19. avr., 2017

Trois étudiants chinois à la bibliothèque

La salle est comble en ce lundi pascal. Je ne trouve aucune table libre et me réfugie dans l'espace réservé à la musique, disques, livres, partitions. Six ou sept chaises sont disposées en rond, toutes occupées, sauf une. J'ai apporté trois livres : le Wilhelm Meister que je relis car c'est, tel chez Balzac et Shakespeare, une apologie du théâtre. En ce monde tout est théâtre, tragédie ou comédie, ce qui n'est pas une raison pour tomber dans le cynisme ou choir dans la désespérance ; mes deux autres livres sont le grand ouvrage de Musil, laissé inachevé comme celui de Proust, je veux revoir comment il débute, et les traités du Nô de Zeami  dont un passage me préoccupe. Ces trois lectures à elles seules auraient pu me faire passer un trés agréable après-midi, mais c'est, inopinément, trois Chinois que j'observe tout en lisant, qui rendront inoubliable mon lundi pascal. Tous trois ont à peine vingt ans, ou un peu plus de vingt ans. deux jeunes femmes et un homme. Celui-ci vient d'une bonne famille, il sera cadre, fonctionnaire ou professeur un jour, peut-être même grand professeur ou haut fonctionnaire. Il est de grande taille, svelte, bien fait de sa personne mais il garde une simplicité de bon aloi. Les deux femmes sont en provenance d'un milieu peut-être plus modeste mais elles sont parfaites aussi dans leur contraste. L'une, tout près de moi, à lunettes, fait face à son petit ordinateur, elle m'apparaît plus intellectuelle, plus grise et un peu plus éteinte, un peu moins sensuelle que son amie, laquelle est assise sur le tapis, se servant de sa chaise comme d'une table. Soudain, la première décide de s'asseoir également sur le sol, disposant son ordinateur sur la chaise ; la seconde l'approuve et sourit. C'est ce geste et ce sourire qui attirent mon attention sur ce petit groupe, et j'arrive à la conclusion qu'ils viennent de Chine populaire, non de Taïwan ou d'ailleurs, et qu'ils n'habitent pas en France depuis longtemps, quelques mois seulement, au plus un an. certainement moins d'un an ; les autres chaises sont occupées par des étudiants français. A ce point, je crains que les appariteurs, qui font des rondes de temps à autre, ne surgissent et ne les rappellent à l'ordre, car il est en principe interdit de s'asseoir à même le sol, bien que ce soit parfois toléré. Ce qu'il est formellement interdit en revanche, et je me le suis vu signifier plus d'une fois depuis mon retour, et pas uniquement à la  bibliothèque, c'est de s'asseoir à l'orientale, en tailleur, déchaussé, dans un endroit public. En France, pays de la liberté absolue, entière, complète, liberté sur tous les plans, c'est chose interdite. J'ai protesté une ou deux fois, au tout début,  en tentant de dire et d'exposer que j'avais longtemps vécu au Japon, mais  j'ai renoncé depuis à m'expliquer davantage, je sais très bien que l'on ne peut me comprendre, ou qu'il faudrait, pour me comprendre, quatre heures de discussions ; j"ai songé à essayer d'arguer de "ma religion", de ce qui serait ma religion, pour me défendre, mais à la réflexion, j'y ai vite renoncé, et je ne l'ai jamais fait. Cependant, tout en lisant, je me dis intérieurement que je tenterai d'argumenter en faveur de ce petit groupe d'étudiants chinois, dans le cas où les appariteurs feraient irruption ; je m'y prépare.  Fort heureusement ils ne sont pas venus et je n'ai pas eu à le faire.

Une heure passe ; je m'aperçois, non sans surprise, que, pour une raison non déterminée les autres étudiants sont partis et que je reste seul avec ce groupe de trois jeunes Chinois. Les deux jeunes femmes sont assises très poliment et très modestement  sur le sol, attitude si japonaise que je pourrais me croire revenu, rentré à Tokyo. Ils ne me regardent pas, mais je sais très bien qu'ils ont conscience de ma présence, et que je ne les dérange en rien. De mon côté je me sens bien, près d'eux, comme en famille. Entre nous, un lien s'est créé, une atmosphère plane ; s'étend  une connivence : une musique silencieuse, une harmonie. Tout près de moi, la jeune femme si intellectuelle prend froid, elle se couvre de son manteau noir ; elle est fatiguée, elle semble dormir, le front appuyé sur la chaise, mais elle écoute peut-être encore ainsi son ordinateur qui reste ouvert. Son amie adresse au moins une fois la parole au jeune homme et lui lance des regards qui me paraissent énamourés, mais hélas pour elle, il la dédaigne, concentré sur ses notes. Un moment, elle s'absente, elle s'est rendue aux toilettes, ou ailleurs, et à son retour, nous nous regardons d'une certaine façon tous les deux, de cette façon qui ne laisse planer aucun doute. Tous trois sont alertes, en éveil, calmes en surface, d'une puissance contenue, discrets, effacés, timides d'apparence, ils sont là sans être là, en diagonale, glissés dans la diagonale. Habitants, locataires d'une autre dimension, que j'appelle la dimension extrême-orientale.

On dit, on m'a dit, on m'a soutenu que la Chine n'est plus la Chine. Vu Thi Bich, une amie vietnamienne qui a fait toute sa carrière dans les coulisses, à l'Ecole des langues orientales, m'a objecté que je m'étais construit une conception "fantomatique" de l'Asie ; mais je persiste à voir dans ce qualificatif inattendu plus un compliment qu'une critique, et quoi qu'il en soit, c'est pour moi une réalité, une expérience. Selon elle les jeunes Vietnamiens, les jeunes Chinois ont changé de caractère, n'ont plus le tempérament classique, je n'en crois rien, et cette petite scène, jointe à maintes observations dans les rues de Paris, me persuade que rien ne change moins vite que la dimension psychologique ou, si l'on peut dire,  psycho-culturelle de l'homme.  En ces trois jeunes Chinois, le très ancien syncrétisme du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme s'exprime naturellement, comme malgré eux, quand bien même ils se diraient communistes, ou sans religion, ou par exception chrétiens.  Du point de vue occidental, ils sont un peu inhibés, certains s'avanceraient jusqu'à affirmer qu'ils manquent de personnalité, qu'il conviendrait de développer leur personnalité, leur sens de la liberté. Or je suis sûr que leur personnalité existe, plus forte, plus surprenante qu'on ne le pense, que cette personnalité, cette individualité   n'est pas sans grandes qualités cachées, sans force cachée. Une grande caractéristique de l'Asie, c'est la litote, l'euphémisme, la discrétion. Une constante, une règle culturelle, c'est de dire moins pour dire plus, exprimer moins pour exprimer plus. 有餘 (en chinois simplifié 有余) "you yu" : "Il y a plus encore"-- principe esthétique, principe philosophique tout autant. C'est la réserve, le contraire de la puissance, une réserve de puissance. Il en résulte, entre autres exemples, que le développement, la stature économique de la Chine, ou du Japon, des autres pays d'Asie, leur potentiel est infiniment plus élevé que ce que l'on peut croire, que l'on peut dire ici et là, au sein des médiations bruyantes qui, par parenthèse, sont largement aux mains de l'Occident, de la pensée, des façons de voir de l'Occident moderne. Ce monopole de l'information est en train de changer lentement, et à coup sûr, mais les populations de l'Inde et de la Chine, ces milliards d'hommes sont, par paradoxe, confinés dans la discrétion ou le silence.

Malgré le plaisir que j'éprouve en compagnie des trois étudiants chinois,  je dois m'éloigner d'eux, sans leur adresser la parole. Ils ont besoin d'aide, d'accueil, de réconfort, mais à titre privé, je n'ai pas les moyens de m'en charger, de m'y engager ; pour le faire avec fidélité, il me faudrait toute une organisation.  Il fut un temps où, à Paris, il était rare d'entendre parler mandarin dans la rue et, pour m'exercer, je me souviens être allé au foyer chinois de la rue Cassette. Y logeait un cuisinier venu de Taïwan avec lequel j'avais sympathisé dans un petit restaurant de l'avenue Daumesnil, je me souviens encore de son nom : Lou Lai-zi ; c'est le second Chinois que j'ai croisé sur mon chemin, après le père François Huang. Il était discret, timide, exactement comme les trois Chinois de la bibliothèque en ce lundi pascal ; il m'apparaissait mystérieux, énigmatique, c'est-à-dire riche, profond de l'intérieur, car c'est le sens exact de ces poncifs : une indétermination, une liberté intérieure, une dimension intérieure ;  il m'attirait. Sur ce plan, rien n'a changé. Il est vrai qu'il existe sans doute des Chinois bruyants, ou comme me l'affirme un ami qui habite depuis vingt ans à Taïwan, qui ont peur du silence ; de quoi je doute car, dans les nuits de Chine de la tradition, ce n'est pas du caquet des vieilles femmes ou de leurs jacasseries que se plaignaient les insomniaques, mais du claquement des pièces de mahjong, majiang, manipulées jusqu'à l'aube.  Et je préfère un Chinois bruyant, parce qu'il sera de toute façon moins encombrant ; oui, je préfère de loin un Chinois vulgaire parce qu'il sera pour moi, de loin, moins encombrant et moins vulgaire. Il est vrai également qu"il existe des étudiants disciplinés, éduqués, effacés, remplis de sérieux dans toutes les cultures.  Il est vrai également que "nous sommes tous frères", ainsi que me le disait, mais avec un amer sourire, le père Huang. Lui qui estimait que la Chine, à sa propre manière, était chrétienne, déjà convertie, et depuis longtemps.  

Cet amer sourire d'exilé, ce douloureux sourire, étudiant, je ne le comprenais pas tout à fait. J'ai poursuivi mon apprentissage ailleurs, en Asie, et puis ici, depuis mon retour. Maintenant je comprends enfin le sourire amer, le sourire douloureux du père François Huang. Huang Jia-cheng. François- Xavier Huang. Je lui dois tout. La reconnaissance de son petit disciple est sans fin.