17. avr., 2017

Foi sans foi, religion sans religion

Sentiment pathétique de cette semaine sainte en France. En Russie, j'ai vu des femmes aux yeux extasiés se pressant auprès des icônes. En Pologne, en Italie, en Espagne, le coeur parle. Quand l''Italie est le pays du coeur, la France est le pays de l'esprit, plus exactement de la cérébralité froide. Sortir de cette tradition sera extrêmement difficile. Nous voulons connaître, savoir, dominer par le savoir, "faire" de l'esprit, surtout ne pas être candide, ne pas être enfantin, ne pas être ému en public, ne pas pleurer, ne pas être romantique ; le romantisme de nos jours a même été expulsé de l'amour. Ou bien, comme l'a observé Cioran, c'est quand il s'agit de politique que le Français, soudainement, et bêtement au fond, et dangereusement, devient mystique.

J'écoute, j'observe des prêtres,  et jusqu'à des évêques, qui s'expriment sans émotivité. Le son de la voix, le timbre, les harmoniques secrètes trahissent et révèlent le degré de  profondeur de la foi. Je ne suis ni chrétien, ni véritablement bouddhiste, ni agnostique, ni athée ; je serais plus volontiers théiste comme le vicaire savoyard. L'Etre suprême, ou le Réel suprême doivent être  glorifiés, chantés avec émotion. C'est pourquoi la musique classique est sacrée même quand elle n'est pas religieuse, même quand elle n'est pas d'église. La polyphonie (concevoir et harmoniser trois, quatre, cinq lignes à la fois)  exigeait des compositeurs d'autrefois une maîtrise mentale  exceptionnelle et dans la mélodie,  leur coeur exprimait ses plaintes ; il en résultait un équilibre délicat entre les sentiments et le savoir, finalement une douleur tranquille, une souffrance à distance ou une allégresse calme. Tous ces compositeurs étaient profondément croyants  mais c'est seulement à l'intérieur de leur art qu'ils nous le confient. D'où le mot de Verdi, en cela bouddhiste, oriental, chinois malgré lui : "Croire, c'est bien ; ne pas croire et cependant conserver, garder la foi, c'est encore mieux".  Ce qu'il voulait dire, c'est que la foi, la religion, la croyance ne sont pas du tout ce que l'opinion courante tient à signifier. Une musique incongrue s'élève,  une voix sans coeur, sans émotion, et la foi s'envole à tire d'aile. C'est pourquoi il est dangereux d'introduire dans les églises des chantres qui ne savent pas chanter, ou des paroles et des discours qui ne sont pas des poèmes. L'art profond monte naturellement vers le divin ; le divin s'effondre s'il veut violemment commander le mot, la note, le dessin. En mélangeant, en juxtaposant sans soin toutes les musiques, tous les propos,  toutes les expressions dans un faux élan d'amour, le christianisme est tombé malade, s'est rendu malade, tout comme d'ailleurs la démocratie et l'occident tout entier. Les religions nées dans d'autres cultures, par parenthèse, se portent fort bien.  L'hindouisme, l'antique religiosité chinoise, l'antique religiosité japonaise, la religion musulmane, d'autres encore,  se portent fort bien. Comment redonner au christianisme sa santé, sans haine, puisque c'est une religion de l'amour, voilà une grande épreuve pour notre temps. Il est très difficile pour l'humanité de vivre sans croire à rien : sa famille, sa nation, ses biens, son petit univers matériel, son petit univers  spirituel,  pour le moins. Romain Rolland avait appris de Claudel cette anecdote sur un banquier dont le mot de passe du coffre-fort était : Dieu. Les contemporains sont en moyenne relativement plus intelligents et plus savants qu'autrefois. Ils ne peuvent plus croire, comme les coeurs purs et naïfs du Moyen Age, que Marie, Jésus, Joseph sont là, au paradis, tout proches, qui nous attendent, et donc que la mort n'est pas si effrayante. Pour les grands saints chrétiens, comme pour les bouddhistes, ou les véritables musulmans, ou les véritables hindouistes, ou les soufis, tout cela n'a pas si grande importance : ils sont passés par le noir absolu, par le vide absolu, par le Dieu noir -- expression de la poétesse Marie Noël ou de quelque autre -- Le soleil noir, la lumière noire. C'est-à-dire au-delà du couple de la connaissance et de l'ignorance, de l'enfer des mots et des concepts, du fatras qui se déverse sur nous dans la rue, sur les ondes, dans les livres, et sous  les crânes, toute cette imagerie mentale qui nous envahit, reflet de cette imagerie générale qu'est devenu le monde.  Pour les saints de tous horizons, pour les êtres d'exception, les "happy few" de Stendhal, ce n'est pas un drame, ce n'est plus un drame. Mais au niveau des foules, des masses, des peuples, des populations croissantes, c'est un grand drame qui vient. Qui est et sera pour les peuplades en folie le Dieu qui apaise ? ce ne sera certes pas la marchandise, Mammon ; et ce ne sera aucun des dieux connus, reconnus ; et ce ne sera pas le vide non plus.  Quel sera le Dieu, le messie du futur ?  Quatre jeunes femmes en communauté à Lourdes ont illuminé ma Pâque. Le récit grandiloquent et sado-masochiste et tonitruant des quinze stations de la croix n'a pas illuminé ma Pâque, je suis au regret de le dire. Ce sont les quatre voix sincères, authentiques, bouleversées, émues, proches des larmes de cette petite communauté qui ont illuminé ma Pâque.