14. avr., 2017

Le sentiment tragique du réel (suite)

 

Dans mes rêves les plus insensés, je désirerais réconcilier tous les peuples de la terre, toutes les peuplades humaines qui se mêlent les unes aux autres, s'entrecroisent comme jamais auparavant dans l'Histoire, mais qui obéissent à des règles psychologiques, des paramètres bio-psychiques, ou bio-culturels, faisant douter que ces populations soient vraiment sur le même plan, c'est-à-dire évoluant véritablement dans le même monde, le même cadre, le même continuum spatio-temporel. Et cette expérience de conciliation et de réconciliation s'opérerait à merveille ici en France. Tout comme Rousseau remarque que la démocratie convient à un petit pays, telle la Suisse, cette harmonisation humaine dans un creuset commun suppose des dimensions restreintes, une petite géographie. Le "melting pot" américain exhibe ses limites, et dans l'immense Asie, certains éléments de cette fonte, ou fusion universelle manquent encore. La France est idéalement placée, en dépit du pessimisme qui fait rage, pour cette expérience de fraternisation, conforme à sa vocation historique ; c'est un idéal à sa hauteur.  Toutes ces "communautés" qui sont séparées sans l'être, qui s'expriment bon gré mal gré dans une langue commune, aspirent à coexister, et en réalité coexistent beaucoup mieux et beaucoup plus étroitement, beaucoup plus intimement que les commentateurs le pensent ou le crient, de surcroît sans "communautarisme". C'est même le miracle du bon naturel, de la bonne nature, de la bonne pâte humaine qui, chaque jour, pour qui erre, ou se promène, ou déambule dans la ville, se perçoit à l'évidence, se donne  le plus souvent libre cours.  Pour que la pâte prenne, le levain de la fraternité devrait cependant acquérir une force sans commune mesure avec les habitudes de comportement, une force véritablement religieuse, une énergie religieuse, et qui plus est, -- ce qui la rend plus improbable, plus utopique -- sans spécificité, sans particularité confessionnelle. Ou plutôt, ce qui est commun à toutes les confessions, à tous les credo -- y compris ceux du laïcisme, du doute et de l'athéisme -- est le pôle de fusion, ou le seuil de fonte, le seuil de chaleur requis. Le fonds religieux de base. Le fonds, le sol, le socle, le pont.  Et ce pont existe, j'en suis sûr, car je vis sur ce pont.

C'est l'utopie absolue, l'utopie mystique de notre temps. Mais cette utopie est-elle plus un délire que celle de la liberté et de l'égalité qui sévit sans faiblir depuis longtemps ?   L'expliquer et le communiquer est un processus complexe, mais qui m'apparaît indispensable : plus encore que la fraternité, égalité et liberté sont des mythes trompeurs, des illusions qui font des ravages, on peut même probablement dire qui tuent et blessent, humilient. En principe, la fraternité ne blesse jamais, n'humilie pas. Il n'est pas aisé pour l'homme contemporain de faire sienne l'idée que la liberté profonde n'est pas le caprice, le saut de côté de la chèvre, mais son contraire, c'est-à-dire que nous sommes très peu libres, une fois que la naissance nous a lancé, projeté sur une piste, dans une direction précise, et qu'il faut une vie entière pour saisir et approfondir ce sillon, creuser ce qui nous est proposé comme un destin, une fatalité, une vie et une mort étroitement liées ensemble ; et apprécier la joie pure qui se cache au coeur de cette tragédie, selon le proverbe étonnant des nomades : "Contemple fortement ta douleur, tu ne tarderas pas à y discerner une oasis". Toutes les philosophies vraies ont exploré ce mirage, ces miracles, qu'elles soient grecques ou chinoises, indiennes ou persanes.  Et de même, en dépit des apparences,  l'égalité est toujours fausse et trompeuse, illusoire et inatteignable, puisque c'est une notion mathématique, inhumaine. Et loin de déplorer ou de maudire cette impossibilité d'être entièrement libre et l'égal de tous, ou l'égal du héros, de Dieu, de l'étoile, c'est l'approfondissement de la joie, et même le ravissement de n'être ni libre ni égal qui culmine dans la fraternité, la fusion, la chaleur universelles. C'est l'utopie digne de notre temps, à la hauteur de notre temps, que rien ne remplacera. Et finalement les foules, les masses, les populations le comprennent naïvement, le saisissent d'instinct, plus qu'on ne le croit. Les simples finalement le mettent en pratique ; ne s'y opposent que les sensibilités et les intelligences moyennes qui, de nos jours, ne sont pas peu dominantes.