13. avr., 2017

Le sentiment tragique du réel (suite)

 

Chaque matin, les habitants de Paris dans la rue, dans leur majorité, m'apparaissent bien trop réveillés, victimes consentantes d'un éveil superficiel, coupé des forces profondes de la nuit, du grand sommeil, du rêve immense que les cultures anciennes enracinent sans effort et sans contradiction au coeur de la veille, au sein de l'action. Cela se remarque au ton des voix, aux moindres gestes. C'est alors pour moi un soulagement de croiser les gens d'Asie, les étrangers, les âmes errantes et vagabondes, les fantômes qui me sont familiers, en qui je reconnais des frères, y compris ceux nés comme moi en Gaule, car ce qui sauve par paradoxe celle-ci, c'est la désunion, je veux dire la variété prodigieuse des esprits qui s'en réclament, à présent plus encore qu'autrefois.  Plus qu'à Tokyo, Beijing et Moscou, le monde en son entier, sans exception, s'est donné rendez-vous en cette cité (comme à Londres et à New York, peu de villes en somme sur cette planète), toutes les nations s'y mêlent et s'y côtoient ; et ce ferment, ce levain est un trésor, contemplé sous l'angle favorable, sous le prisme du bon regard. Tout au fond est une question de regard, de point de vue sur soi, autrui, le monde, les choses. Si le regard est mauvais, s'il corrompt et dégrade au lieu d'élever, tout est perdu.

M'attardant des années au Japon, j'y lisais chaque jour plusieurs journaux, en plusieurs langues, avec une sorte de frénésie de savoir, passion dévorante qui ne m'a jamais quitté, jusqu'à aujourd'hui, et qui, à dire vrai, me quitte enfin, car il ne s'agit pas de chercher mais de trouver, comme l'a dit Picasso, comme le disaient trouvères et troubadours  : trouver, c'est-à-dire tomber dans un trou, dans le puits profond, le trou noir de la vérité où le chercheur se dissout lui-même, où enfin il se sent tranquille, en paix. Les quotidiens français n'étaient accessibles pour moi à Tokyo qu'à la bibliothèque de la Diète, parce que, je l'ai déjà dit, le monde français est minuscule, imperceptible au Japon, à un point dont il est difficile de se faire une idée pour qui ne l'a pas éprouvé, une leçon d'humilité qu'il ne serait pas peu nécessaire de noter et de retenir. Ces journaux qui sont faits pour être lus chaque matin, un à un, je les lisais par paquets de deux ou trois semaines, et connaissant déjà souvent, via l'anglais et le japonais, la conclusion des évènements qu'ils relataient, la courbe générale de l'information, les occupations et préoccupations de l'heure, les battements du "pouls du monde", je ressentais plus que de coutume le poids des mots, leur inutilité, leur vanité. Sans se gausser trop vite des efforts louables des journalistes,  qui font leur possible, mais qui se dénigrent, se rabaissent eux-mêmes, appelant leurs articles des "papiers", bons après quelques semaines pour la corbeille, il faut prendre conscience que tout ce théâtre, ces théâtres, ces films, ce cinéma  n'est qu'une image partielle et tronquée du réel, une couche, une strate de réalité dont il possible et même souhaitable de se dispenser ; j'ai ainsi fait l'apprentissage du "jeûne" d'information, carême d'un genre particulier. C'est une effroyable perte d'énergie que cette volonté ou ce désir, devenu prurit, de vivre et de revivre en direct des évènements dont la teneur finale, la conclusion, le résumé, le résultat pitoyable tient, quelques semaines ou quelques mois plus tard, en quelques lignes. Ce serait d'ailleurs une cruelle expérience, rarement faite et pour cause, de relire un journal, après un an, après dix ans.  Ce qui motive ce spectacle, qu'Internet accélère et raffine davantage, c'est au fond l'ennui du public, son désir de palpiter, de vibrer, de se croire un acteur, de se mettre fraudeusement et faussement au niveau des acteurs, des personnages, des grands personnages, et d'autre part les intérêts ou les perversions particulières des manipulateurs, des corrupteurs, des imposteurs, des prestidigitateurs ; non que ces derniers ne soient au fond, à leur manière, utiles, inévitables, indispensables et animés parfois d'intentions louables, puisque bien et mal sont intriqués inextricablement dans toutes les affaires humaines.  Mais qui désire se former à un niveau supérieur, doit se passer de la presse, ce que d'ailleurs avaient perçu quelques observateurs perspicaces, dès les origines du journalisme, à une époque où on écrivait moins vite, moins abondamment, avec moins de sans-gêne,  et où les critiques dites "du lendemain" étaient inconnues. Je dois m'empresser d'ajouter cependant que mon jeûne relatif d'information a faibli il y a un an ou deux : le monde entrait dans une phase nouvelle, dont la substance ne me surprenait pas, mais dont les modalités d'apparition devaient être suivies de près. Or qui sait si, maintenant que la situation semble à beaucoup si grave et si confuse, je ne suis pas enclin à renouveler avec sévérité mon jeûne ? -- je l'ignore encore. C'est en tous cas la raison pour laquelle l'élection présidentielle importe assez peu et pourquoi je n'en parle pas ici  ; car de notre temps, et cela peut paraître scandaleux à plus d'un, le national n'est pas déterminant, tout au contraire, ce sont les liens internationaux, les contraintes internationales, tout ce qui est global :  l'étranger, non le national, est la clef. (à suivre)