12. avr., 2017

Le sentiment tragique du réel

Chacun croit pouvoir bien connaître et bien distinguer, pour ce qui le concerne, rêve, idéal et réel. Seules les âmes religieuses, profondément religieuses, une petite partie des philosophes et également les simples d'esprit, les simples dont l'intuition est juste et pénétrante, saisiront en un éclair que le réel, c'est ce socle touché non sans peine, ce grain de granit qui s'effrite sous le doigt à un instant privilégié. Une vie suffit à peine pour y atteindre.  Ayant longtemps habité au Japon, plus longtemps encore rêvé d'Asie, depuis le sourire de ma nourrice, madame Liu, mariée dans ma petite ville, qui sait pourquoi ? à un Chinois --   de retour à Paris en apparence, je suis submergé par la déréalisation, une déréalisation double ou triple dont je parviens à opérer la synthèse par miracle, grâce à des forces plus puissantes que moi-même, qui me soutiennent  et me portent,  ce que certains peuvent appeler Dieu, le Sauveur, l'Esprit-Saint, mais que, quant à moi, je n'ai même pas la ressource de nommer ainsi, car comment expliquer que les gens d'Asie qui me ressemblent -- et j'en ai tant croisés de toutes sortes, de tous âges, de toutes conditions dans mes périples --  puissent vivre à l'aise, par centaines de millions, en dépit des Missions, malgré les efforts acharnés de la rue du Bac, toujours  sans christianisme ? et même plus grave, plus surprenant encore, sans les valeurs évidentes que la civilisation judéo-chrétienne croit insurpassables, garantes de toute santé psychique, de tout équilibre ?

L'Asie peut vivre à la fois dans le songe et le réel, est capable de marier idéalisation et spiritualisation avec une logique et une raison puissantes, fortement conservées pour éviter les ennuis quotidiens, parer aux inconvénients pratiques, veiller dans la pratique, sans abandonner, sans quitter le rêve. C'est une Japonaise qui avait vécu aussi longtemps ici, que moi là-bas, chez elle, qui me confiait, avec grand naturel et grande naïveté, à mon retour : "Ici la logique est insuffisante ; le sens de la logique fait défaut. " Beaucoup de logique et beaucoup de rêve, simultanément -- tel est le défi. L 'humanité dans son ensemble avance, car l'émoi actuel des antennes médiatiques sur le distinguo de ce qui est vrai et de ce qui est faux dans les nouvelles qu'elles diffusent, cette pauvre philosophie, cette pauvre tentative de réflexion, d'élévation qui se poursuit au jour le jour, au gré des quantité énormes d'informations, des avalanches d'informations qui tombent d'une manière chaotique sur la masse des citoyens éberlués, c'est une irruption, en public,  de la Maya indienne, de la grande Illusion, de la tragédie du réel et de l'irréel. La vie est un film, plusieurs films contradictoires se déroulent, se mélangent sans cohérence sous nos yeux et plus l'intelligence, la sensibilité, l'expérience du spectateur est riche, est aiguë, plus ces couches du réel, ces réels se disloquent   s'entremêlent, s'entrechoquent, vagues violentes d'un séisme ininterrompu. L'un de mes projets, mais je ne le mettrai pas à exécution, quelqu'un d'autre peut le faire, je lui laisse ce soin, était d'écrire un roman intitulé "Le séisme" qui se passerait à Paris. Soudain un gigantesque tremblement de terre, de ceux qui sont la règle au Japon dans toute son Histoire, frappe la capitale. Ou bien les volcans éteints du Massif central se réveillent. Et alors, soudain, la vie change, les mentalités changent, les esprits s'éveillent, se réveillent. C'est un retour à la foi du Moyen Age, à l'enthousiasme du Moyen Age qui a permis la construction des hautes cathédrales. La grande peur, le grand sérieux. La peur fait naître le sérieux, l'esprit de sérieux. Car ici, non seulement certes on ne se prend nullement au sérieux, c'est le moins que l'on puisse dire, mais on n'est pas sérieux non plus. Le sérieux, le grand sérieux, l'intense sérieux, la ferveur a fui depuis longtemps. S'il faut prier pour une chose en cette semaine sainte, c'est pour le retour de la ferveur, l'antique ferveur. Mais pour moi, vu d'Asie, vu de très loin, toutes les semaines sont saintes, tous les repas sont eucharistiques, comme désirait me le montrer, me le prouver le père François Huang ; et alors, petit étudiant gaulois sans ferveur, je ne comprenais pas, je ne comprenais rien. Et finalement, cette religiosité intense et mystérieuse qui ne consiste pas à répéter des formules, des gestes, il me l'a communiquée, le Japon me l'a instillée : le rite vivant, le véritable sacrement qui n'a ni nom ni loi, qui n'est même ni d'ici ni d'ailleurs. 

Les philosophes sont coutumiers du fait : ils écrivent mille pages sur l'essence de la manifestation, ou sur la manifestation de l'essence.  J'avais moi-même entrepris un livre, à Tokyo,  sur ce thème qui peut-être n'a jamais été traité : "Le réel et l'idéal" ; je me suis arrêté au bout d'une demi-page. Elle est quelque part, interrompue, dans mes carnets jaunes, faits d'une pâte à papier recyclée, jaune d'or; ainsi est évité l'effroi de la page blanche.  J'aimerais que cet écran soit jaune. Ainsi les internautes, les voyageurs sur le Grand Filet, la grande Toile  de l'Illusion, de l'éternelle Liluli, se verraient épargner cette impression de glaciation, cette fausse chaleur froide, qui pour les âmes sensibles, s'il en existe encore,  fait croire que tout est perdu, que nous sommes déjà évacués dans les espaces intersidéraux,  que le globe tel que nous le connaissions, est déjà un astre mort, un trou noir, une abolition de toute clarté, de toute lumière. Et après une si longue histoire, si mouvementée, dont la muséologie, passion ultra-moderne, ne nous fait grâce d'aucun détail, ne serait-il pas presque normal, que la fin soit toute proche, qu'un Messie, ou plusieurs, reviennent, qu'une immense Voix, enfin, se fasse entendre ? Et que l'esprit surplombant, cette fausse intelligence impitoyable qui survole tout, rendant tout abstrait, ennuyeux, pressé, insignifiant, "cet esprit qui toujours nie", qui toujours efface, décolle, cesse enfin ses orgueils, se repose enfin dans le Réel, dans la sensation tragique du véritable réel. J'essaierai de poursuivre demain.   (à suivre).