10. avr., 2017

L'incroyable imbroglio du monde contemporain (suite)

Sentiment du tragique de notre temps. De la tragédie qui vient, que nous pouvons peut-être éviter encore, ou différer, que personne ne  souhaite véritablement, mais que tous contribuent à faire avancer, un mouvement inexorable de l'humanité entière qui se resserre sur elle-même, qui s'embrasse elle-même pour se détruire, et finalement avancer encore plus loin, se projeter en avant, à travers cette auto-destruction, dans un effroyable échange d'amour et de haine, haine de soi comprise, haine et jalousie, envie des autres cultures, de ce dont les autres jouissent, ressentiment de l'Orient contre l'Occident,  jalousie de l'Occident devant l'avenir de l'Asie, la jeune, la sémillante vieille Asie, toutes ces cultures qui s'apprêtent à renaître, renaissent, fruit d'une décolonisation dont les ultimes conséquences ne se sont sentir qu'après un demi-siècle  et qu'est-ce qu'un siècle ? au regard d'une longue l'Histoire, l'antique récit, l'épopée, la danse endiablée des peuplades qui entrent en contact, se confrontent, se confondent. Le théâtre grec a dû naître pendant, ou juste après une confrontation de ce genre, fécondé par les guerres médiques, le conflit avec la Perse, déjà avec l'Orient, un Orient mineur, un Orient de tapis et de tentes,  de campements nomades, à l'aise dans l'impermanence, où l'on entre déchaussés, en tremblant, dans la demeure des dieux, près de l'autel, près du foyer, imagine-t-on  l'église de pierre où les fidèles se déchausseraient sur le parvis, comme aux Indes et au Japon ? -- c'est une réforme que je suggère, facile mais si difficile aussi, si choquante. si troublante.  Et Eschyle, Sophocle, Euripide vont-ils  renaître, revenir, ressusciter, le "gâchis culturel" (titre d'un livre tout nouveau, cf. note 1)  va-t-il cesser ?  va-t-on voir apparaître à la fois plus de gravité, et plus de légèreté, c'est-à-dire plus de profondeur et plus de détachement, au-delà du médiocre, comme aux grandes époques, aux grands moments de l'Histoire ? va-t-on se presser à Notre-Dame pour entendre des sermons de Carême qui soient véritablement des sermons de Carême, et non des cours de philosophie tiède ? va-t-on sortir de la cérébralité, des voix de tête de la ratiocination  pour faire appel à l'émotion, unir la pensée au coeur, aux pleurs, au langage des yeux, au coup de foudre de l'esprit, revenir non seulement au spirituel, mais au grand élan de la spiritualisation ? -- telle est l'énigme que nous sommes un petit nombre, mais croissant, à poser et ressentir. 

J'en viens, dans cet incroyable imbroglio, en bonne langue gauloise, cet incroyable embrouillement, aux méfaits et aux illusions du tourisme. Les citoyens n'ont jamais autant voyagé. Un tel est allé, dit-on, je n'ose le nommer, quarante-quatre fois à Tokyo, quand je ne suis pas certain qu'il eût été capable d'y passer, d'y supporter six mois consécutifs.  Un séjour linguistique, universitaire dure un an, deux ans, à peine le temps de saisir ce qu'est un dépaysement. Au-delà c'est la maladie, le traumatisme,  l'obsession du retour, du rapatriement, sanitaire ou pas. La porte de la cage ne s'ouvre pas sans péril. L'expatriation est commerciale  et politique ; l'exil est religieux et philosophique. Bref le tourisme, les vacances renforcent préjugés et stéréotypes. Je sais bien qu'il ne peut en être autrement, que personne ne peut faire mieux,  ni davantage. C'est ici que s'acharne sur nous, sur l'humanité entière, une fatalité antique. Où qu'on se tourne, nulle issue ; les meilleures intentions trahissent. Ce constat ne peut étonner un lecteur de Cioran ou de Gheorghiu, Eliade, Ionesco, Enesco, Lupasco, ces Roumains condamnés à s'imaginer qu'ils sont en train de descendre dans la neige les pentes des Carpates, ou de la Moldavie du nord,  sur les trottoirs de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

Ce que je veux dire, c'est que si l'étrangeté ultime du monde  nous échappe, l'étrangeté nationale et internationale, plus simple en principe, nous échappe autant, ou plus. Le touriste est éclairé de surcroît par des livres, des films, des reportages,  des images -- rien n'y fait. Car seul ce qui impressionne dans la souffrance notre chair, ce que nous expérimentons durablement et d'une manière répétée, ce qui entre, pénètre, s'installe, vit, s'anime, s'agite, palpite, frémit, tressaille en nous, peut véritablement nous éclairer. Hommes faibles, il nous faut frissonner pour comprendre. Marthe Robin a lancé un jour à l'académicien Jean Guitton :  "Ce livre, votre livre, vous ne l'avez pas assez souffert."  Il faut souffrir son voyage, son étrangeté ; souffrir le désert, la steppe, le séisme, le volcan. Et même souffrir sa nationalité, son lieu, sa culture de naissance, sa langue. Souffrance qui n'est  pas naturelle, qui ne va pas de soi, qui fera s'esclaffer ou s'indigner. Il est plus facile de rêver benoîtement, ou de dormir. Et de toute manière, j'y reviendrai, les hommes politiques sont des décideurs, non des penseurs. Tous les responsables, tous les cadres sont des décideurs, dans l'urgence ou la procrastination ; la décision n'attend pas. L'autocrate, le tyran, le despote, le dictateur est un décideur ; même le despote éclairé est un décideur. Là encore est la tragédie, la fatalité. Notre terre roule dans la nuit. Globe parmi les autres globes. Dans le vaste espace noir et glacé.  

 

note 1 : François de Mazières  : Le grand gâchis culturel (Albin Michel février 2017)