8. avr., 2017

L'incroyable imbroglio du monde contemporain

Toutes les cordes de la dysharmonie mondiale sont si tendues que la tentation est grande de se replier dans un complet silence. S'enfouir dans le paradis des six Partitas de Bach, ou des cinq dernières Sonates de Beethoven. A elles seules, la sixième Partita en mi mineur, ou op 106 en si bémol, ou op 111 en do mineur renferment tous les secrets du monde, toute l'énergie et la joie, toute la sainteté et la perplexité que l'humanité a engrangé et déployé en cinq millénaires. Une immense philosophie pour cette terrible terre. Ou bien le désir vous vient de fuir, de s'enfuir en direction du monde des oiseaux, et de consacrer sa vie, ou ses loisirs à leur étude, à leur contemplation, le désir vient de se consacrer à l'ornithologie, à la science de ces êtres des hauteurs, ces petits êtres charmants et mystérieux, la gent ailée, ces petits êtres célestes, sans armées sinon leurs griffes ; à leur langage,  à leur musique atonale infiniment complexe et en somme inaccessible à l'oreille, à la pensée et aux facultés créatrices des êtres terrestres, car Messiaen, hélas mais inévitablement, a échoué. et j'ai peur qu'il y ait plus de musique et d'émotion vraie, ou du moins autant, dans le Rossignol de Liszt, sur une mélodie russe, ou dans la Légende de Saint François d'Assise parlant, prêchant aux oiseaux -- que dans toute la Turangalîla-symphonie.

Pour en revenir aux affaires des hommes, la cage des langues, des moeurs, des coutumes, des mentalités, des définitions même de la logique et de la raison, est si fermée et si étroite, que la planète ressemble à un gigantesque asile où les comportements, les agissements  se succèdent à une vitesse sans cesse plus accélérée, sans que personne ne puisse plus ni comprendre, ni intervenir d'une manière judicieuse et quelque peu utile.

Car quels sont les groupes qui seuls sortent des cages et accèdent à une vue panoramique ?  1) il y a d'abord  les spécialistes des affaires extérieures, qui gagnent assez bien leur vie par ce moyen, et qui sont envoyés quelques années  comme fonctionnaires de leur gouvernement à l'étranger ; il est à noter que tandis qu' autrefois un ambassadeur comme Barrère, sous la Troisième République,  pouvait rester en poste plus de vingt ans à Rome, maintenant les permutations sont rapides, sans doute parce que tout se veut rapide et fugitif de notre temps ; or, il faut bien plus de trois ans, ou cinq ans, pour comprendre quelque chose  aux mentalités chinoise, japonaise, russe, indienne ou arabe ; il faut en réalité toute une vie, et même plusieurs. 2) Les hommes d'affaires  qui vivent et travaillent longtemps à l'étranger, et qui souvent sont aussi soumis à des lois de permutation rapide, ceux qu'on peut appeler les grands voyageurs de commerce sur le plan international -- et ceci dans la seule mesure où leurs fonctions leur laissent le temps d'être aussi des explorateurs, des ethnologues, des observateurs,  et s'ils en ont le loisir, la curiosité, le don, le talent. 3 ) les religieux, expédiés soudain "à vie" en Asie ou ailleurs, les missionnaires, par exemple les membres des Missions étrangères de la rue du Bac, organisation sur laquelle je reviendrai un jour, et que, soit dit par parenthèse, le père Huang, dont je suis le disciple, n'appréciait guère. 4) Les cas spéciaux, les véritables explorateurs et chercheurs indépendants, les anti-conformistes, les exilés volontaires ou semi-volontaires. 5) J'en arrive à la catégorie majeure,  en forte croissance, les émigrés, les réfugiés,  les migrants, et leurs familles, fils d'exilés à la deuxième ou troisième génération, les transnationaux, ceux qui sont à l'aise, ou qui deviennent plus ou moins à l'aise dans plusieurs langues, plusieurs styles de comportement, les véritables transnationaux, les "transhumants" si ce substantif peut être introduit dans le dictionnaire, les nouveaux nomades, sans compter, sans omettre le cas particulier des gens du voyage, les nomades de toujours. En leur sein il faut distinguer ceux qui sont de haut ou très niveau intellectuel, qui cultivent leurs identités,  leur multi-identité, qui se forgent, bon gré mal gré, une conception, ou une vision globale du monde, de ceux qui, -- et qui ne les comprendrait ? -- sont obligés, un temps long ou court,  cahin-caha de subir les évènements au jour le jour, ou dans l'épreuve et la douleur, au péril de leur vie.

Il existe enfin une sixième catégorie, cas rare dont on parle peu 6) les saints, grands malades ou grands fous qui saisissent le monde entier dans leur petite chambre, comme Pascal, ou Marthe Robin dont Jean Guitton disait qu'elle était comme une cosmonaute ; ceux en un mot qui comprennent tout sans voyager, ou sans beaucoup voyager. Sans nier que cette catégorie existe, et qu'elle est des plus remarquables, je dois dire qu'il m'arrive même de douter qu'il soit possible de tout comprendre sans bouger de son lieu naissance, de sa colline, comme Ramana Maharishi, qui m'est si cher, particulièrement cher, et qui n'a jamais quitté la province du Tamil Nadu, au sud de l'Inde, Arun-achala, la colline rouge, la colline du feu de la sagesse ( je dois renvoyer ici au court article que je lui ai consacré sous le titre Le voyage définitif sur researchgate.net ou waternunc.com).

Beaucoup ont remarqué qu'après un voyage de six mois en Chine, le voyageur, dans son exaltation, et sa présomption, n'hésite pas à publier rapidement un gros livre, alors que bien des résidents à long terme -- dix, vingt, trente ans, un demi-siècle, une vie entière --, des hommes riches d'expériences et de souffrances,  n'ont jamais  écrit, et n'écriront jamais rien, écrasés comme ils le sont par leur impuissance à dire, affirmer quoi que ce soit, à exprimer certaines réalités redoutables et obsédantes, qui les accablent, qui les terrassent, qui les font mourir, sans compter que l'écriture de livres est en soi un fléau très particulier, qui, de toute évidence, ne change rien au cours profond des choses, et n'améliore en rien l'humanité, comme nous sommes en ce moment tous en train tristement de le voir et de le déplorer. (à suivre)