6. avr., 2017

Autisme et interculturalité

Gravissime question. Je tiens qu'il est urgent d'examiner cette particularité psychique sous le prisme de l'interculturalité. Etre renfermé, méditatif, très intériorisé, replié sur soi-même,  d'apparence passive, fermé à autrui pour mieux observer et écouter dans son propre intérêt, en tant qu'individu isolé, calme, trop calme, et très agile cérébralement, toutes ces particularités sont considérées comme normales dans certaines cultures, en particulier celles de l'orient extrême, et sous des formes variées, dans le monde oriental, le monde slave, et aussi le monde scandinave. J'ai mené sur ces thèmes un débat en anglais qui figure parmi les questions en ligne du site www.researchgate.net

Plus de trente intervenants y ont participé, dont une chercheuse de l'Université de Laponie dont le nom est Terhi vuojapa-magga ; ce pays n'est pas sans parenté avec le Japon, par le tempérament, les mentalités, les particularités psychologiques, tous ces coefficients encore peu étudiés qui relèvent de ce qu'il est possible d'appeler la longueur d'onde psychique caractérisant une culture. Il s'agit ici à l'évidence d'une moyenne, qui souffre maintes exceptions, maints écarts et un grand nombre de variations. Il existe probablement une définition internationale de l'autisme et des critères universels. Si le renfermement sur soi atteint des proportions telles qu'il coupe complètement un Japonais ou un Coréen, ou un Chinois du monde extérieur et des autres, de ses congénères, il recevra une attention médicale, et je m'empresse de dire que je ne suis en rien un spécialiste de ces cas extrêmes.

Ce que je veux seulement dire, et il est urgent de le dire et de l'étudier, c'est que d'une manière générale, et d'après mon expérience, la tolérance aux formes moyennes et bénignes de l'autisme est beaucoup plus forte dans un grand nombre de pays non occidentaux, non latins. D'où l'idée qu'il existe une sorte de géographie psychique, des cartes et des frontières cérébrales que j'ai rapidement esquissées, trop brièvement, d'une façon trop condensée, dans le Sherpa et l'homme blanc -- convaincu d'ailleurs, il y a déjà huit ans,  que ces recherches étaient si vastes, et possédaient un tel avenir, que je ne pouvais qu'indiquer quelques pistes que bien d'autres allaient tôt ou tard frayer et explorer en détail. Ayant longtemps vécu en Asie, il m'est loisible, à volonté, a piacere, de me replier sur moi-même comme si j'étais resté japonais à Paris, et le fait est que je le suis resté, comme si je débarquais à Roissy chaque matin, et en même temps, en d'autres circonstances,  de me déplier, c'est-à-dire de me plier aux règles et coutumes du lieu. Parfois, ce dépliement et ce repliement, ce développement et cet enveloppement peuvent prendre un certain temps, je ne peux l'opérer en un instant, en un éclair, comme l'envisageait quelqu'un qui me conseillait de pousser, dans chaque cas, au besoin, le bouton français ou le bouton japonais , et l'auteur de cette suggestion plaisante était, ce qui ne peut surprendre personne,  un ingénieur.  La transformation, la mutation demande l'activation d'un processus interne, organique, ce qui est bien normal puisque c'est le passage d'un monde à un autre, très éloigné, c'est un passage aux antipodes, un véritable vol vers l'antipode, un gigantesque déplacement qui ne peut être immédiat. Je me suis peu à peu accoutumé à ce curieux voyage mental, ce voyage immobile, à la réactivation de certains souvenirs en moi, à la remise en marche d'un mode d'élocution, et d'un mode de relation humaine, cette modification volontaire et consciente de la personnalité, cette métamorphose . Toute personne qui est bilingue ou trilingue (surtout dans des langages très éloignés) comprend aisément ceci, parce qu'à toute langue correspond une manière d'être, une personnalité qui ne  s'exprime pas uniquement par le verbe, mais aussi par les mains, les traits du visage, la physionomie, l'ensemble des phénomène de mémoire liés à un autre lieu, une autre vie. C'est un domaine fascinant de recherche. Quand l'on me voit comme autiste, ou me traite en autiste, je peux en sourire sous cape, je sais très bien que je ne le suis pas, je sais très bien que je ne suis pas anormal, puisque des centaines de millions d''être humains, ailleurs, très loin, sont exactement comme je le suis, se comportent exactement comme je le fais. Mais l'autiste qui n'a pas voyagé, ou pas encore voyagé, serait très réconforté et secouru de savoir qu'il est dans la norme ailleurs, souvent très loin du lieu où il est né, par grand hasard. Au demeurant un autiste dont le nom m'échappe à cet instant, mais qu'il sera facile de trouver sur la Toile, a écrit un livre dont le titre est, à peu près : "Bienvenue en Autistan" (note 1). L 'Autistan est une contrée, et il en existe même de plusieurs sortes, de plusieurs espèces.  Une prise de conscience de ces phénomènes, de ces fugues et variations, ferait beaucoup progresser les relations internationales, leur ferait franchir un pas décisif, une passe de haute montagne, c'est le cas de le dire. Un pas de géant. Passant à trois reprises toutes les frontières, tout au long de l'Eurasie, dans le sens est-ouest (deux fois par la Mongolie, une fois par la Mandchourie), m'est venue l'idée qu'il existe une véritable "psychiatrie des nations." Vu de la fenêtre du transmongolien : de Tokyo à Paris, une traversée au coeur de la psychiatrie des nations", tel est le long titre d'un petit article que ces expériences m'ont tout de suite arraché, à mon retour -- on le trouvera également sur researchgate.net et ailleurs.

Et enfin, tout ceci intéresse également les sciences religieuses, la théologie, car le croyant est au moins à certains moments un autiste, comme l'artiste profond et  inspiré l'est aussi. En tous cas l'homme religieux comprendra l'autiste, quand l'homme irréligieux, l'homme de l'action directe, immédiate, sans recul, sans distance, et j'ose dire l'homme simpliste, d'intelligence moyenne, ne le comprendra pas, ou le comprendra mal. Les grands artistes, les grands religieux, sont souvent des autistes, par métier, par tempérament, par passion, par vocation, car ils se concentrent sur une matière non usuelle, ils fixent le monde éloigné  de leurs rêves : couleurs, harmonies ou formes inaccoutumées.  Et enfin, ce sujet concerne, touche également les frontières entre la psychiatrie et la religion, car le grand criminel qui a plusieurs personnalités, qui en joue, ou l'Ame esseulée qui ne sait plus qui elle est exactement, et encore l'émigré, cas de plus en plus fréquent, qui hésite, ou oscille involontairement  entre plusieurs visages, qui n'a pas, pas encore la force et le pouvoir de reconnaître le Dieu sans visage,  l'esprit saint, l'esprit absolu, le Saint Esprit absolu, sans qualification, sans spécification, ces affligés, ces martyrs mutent, migrent de bon gré ou de mauvais gré.  En un mot, pour reprendre le titre de l'oeuvre de Robert Musil,  L'homme sans qualités, sans qualité fixe, sans particularités, sans spécificités reconnues une fois pour toutes, une espèce d'homme dont le nombre s'accroît, hélas, ou tant mieux, mais personne n'y peut plus rien, cette sorte d'homme sera éclairé et rasséréné, conforté et réconforté par ces recherches ; de même que seront éclairés aussi peut-être ceux qui, dans la nuit, désemparés, sur le qui-vive, les craignent et les combattent. Il est des cultures où l'autiste étonne et fait peur ; il en est beaucoup d'autres où il ne surprend personne et ne fait pas peur.  

 

note 1 : Le titre est en réalité : De l'amour en Autistan par Josef Schovanec (novembre 2015)