4. avr., 2017

Intermezzo -- la gamme des âges

Le cours des choses actuelles est si trépidant, si chaotique qu'il est préférable de prendre de la hauteur, et de pas s'occuper outre mesure des affaires des hommes ; je l'ai déjà dit, rien n'ira jamais mieux et personne ne sauvera le monde s'il doit se perdre,  personne ne réveillera les foules endormies, ni la masse des rêveurs. Les sages s'il en existe encore, et oui il en existe, en petit nombre, ici et là, ne peuvent éveiller et alerter que leurs semblables, ou presque semblables, c'est-à-dire ceux qui sont déjà prédisposés à l'éveil par un germe initial, un germe de vie, une action intérieure, une poussée interne, et irrésistible -- les interventions externes jouent un rôle très secondaire dans cette germination. 

Il m'arrive, en ouvrant la radio, en consultant les ondes, en ouvrant les imprimés, en  consultant les "gazettes", comme disait mon cher professeur de philosophie à Nancy, qui s'appelait significativement Lechat, de me demander, éberlué, si ce n'est pas moi qui suis dans l'erreur complète, tant l'écart est grand entre ce monde extérieur, d'apparence normal, et mon monde intérieur. Les uns ont les yeux grand ouverts, et ne voient rien, et le myope, l'aveugle, Tirésias, celui qui est dans le noir, prophétise, et il est si effrayé par ce qu'il croit voir, discerner, qu'il souhaite de tout son coeur oppressé être celui qui se trompe, qui ne voit réellement rien.   Pourtant, toutes mes idées, les unes après les autres, telles que je les ai accumulées, condensées en nombre  dans Le sherpa et l'homme blanc, (chp 1 : La rareté, chp 2 : La mort, chp 3 : Paroles et action, ainsi de suite jusqu'au chapitre 17) paru il y a juste huit ans, écrit il y a neuf ans, viennent lentement sur le devant de la scène, je les entends comme un murmure, ostinato, crescendo, je les vois se profiler, s'animer, se mettre en place, s'installer, elles sont reprises, elles ne reculent pas, elles ne sont pas mortes, bien au contraire, c'est un mouvement croissant, et irrésistible. Le monde occidental s'éveille de son grand "sommeil dogmatique" pour reprendre cette exclamation de Kant sur un tout autre plan. La période qui s'achève en occident a été peu intelligente, et très abstraite, sèche, sans inspiration, sans grand souffle, affligée par le scientisme, en sociologie et en philosophie. Toutes les sciences  humaines, si elles existent, sont aléatoires, même les sciences économiques le sont, elles se ridiculisent à l'heure qu'il est, mais leurs professeurs ne manquent ni d'audace ni de ressources ; quant aux sciences politiques, elles incarnent un bel effort, elles apportent une contribution, elles sont méritoires, je ne suis en aucun cas hostile aux sciences, en tant que telles, mais la politique est avant tout un "art", comme la médecine, et les grands artistes sont rares, les grands chefs d'Etat sont rares - j'y reviendrai bien sûr, de même que je reviendrai sur le thème "intelligence et malignité". L'intelligence excessive est dangereuse, ou mauvaise, pernicieuse : ce sont les forces du coeur, de l'émotion, du sentiment, combinées avec la réflexion et tous les pouvoirs psychiques, spirituels, toutes nos forces d'âme, tout ce que nous sommes, les forces intégrales de l'homme, conjuguées avec les forces qui nous dépassent,  les forces absolues, les puissances divines, qui sont seules aptes à sauver un homme, l'individu isolé, une société et éventuellement le monde. 

C'est un gigantesque accord musical, un amas de notes en harmonie, non sans dissonances qui font souffrir et tressaillir, un large accord de neuvième, de dixième, de onzième qui se déploie dans toute sa richesse et sa luxuriance de couleurs complexes.  Dieu soit loué, j'ai à ma disposition la musique pour me rasséréner, oublier les soucis, les secousses du monde, oublier totalement le monde -- le quitter. Je me souviens de ma fascination, enfant, pour chaque  intervalle : do-ré do-mi, do-fa ... do-do à l'octave, et de mon émerveillement en apprenant  leurs noms mystérieux : seconde augmentée, tierce mineure, quinte diminuée, sixte augmentée, septième majeure ... . Et il n'y a que quelques mois que je me suis aperçu que les âges de la vie correspondent exactement avec cette gamme. Celle-ci est une échelle mystique, et la vie humaine est également une montée, une ascension mystique qui culmine, merveille des merveilles, avec la septième, chiffre étonnant que 7, avant le renouvellement, la renaissance de l'octave. A partir de celle-ci, tout reprend, sur un plan élevé, supérieur ; neuvième, dixième ... les grands intervalles audacieux de la main gauche de l'Etude n° 9 op 10 qui me plaisaient, enfant, quand je n'en étais qu'au chiffre 1, n'ayant même pas encore franchi l'intervalle de seconde diminuée. Je ne sais pas si cette concordance est exprimée quelque part dans les livres de Jacques Chailley, je n'en garde aucun souvenir précis, mais elle n'a pu échapper aux musiciens du Moyen Age, aux francs-maçons, aux anciens. C'est une image positive et qui donne de l'espoir, du plaisir, de l'énergie. Une image inspirée et divine, une divine similitude, un écho, une correspondance, un divin parallélisme, tout ce dont notre monde brutal est sevré, et meurt de ne pas connaître, reconnaître.