1. avr., 2017

Le grand drame -- la science peut-elle s'arrêter ? (comme le suggère Simone Weil)

Je poursuis sans attendre. Car ce point ne me laisse pas en repos, ne me laisse pas tranquille, ne me laisse pas dormir tranquille, c'est le cas de le dire. L'humanité vit en ce moment même un grand drame. Ce que les grands sages de tous les pays,  de toutes les cultures, de tous les temps  redoutaient, déconseillaient, est arrivé : les désirs des masses, des foules ont été éveillés, flattés, bassement flattés. Nous y sommes. "Libérés", oui, déchaînés. Des désirs insatiables. Les désirs bas sont insatiables ; les désirs élevés tout autant, mais parce qu'ils sont ardus à satisfaire, le péril est moindre. Et le désir, la loi de ces foules, de ces masses, du conformisme collectif est un féroce dictateur. Ce phénomène a été créé par nous, beaucoup le dénoncent, mais peu s'y opposent ouvertement, il est presque impossible de s'y opposer, de revenir en arrière.  Ainsi, la sobriété traditionnelle de la Chine a-t-elle été mise à mal, mise à l'écart ; elle n'a sans doute pas disparu, mais l'austérité maoïste, -- ce bon versant, ce bon génie  du maoïsme --, l'esprit spartiate du maoïsme ont été pour une large part remisés, vaincus. Ainsi le monde entier sacrifie aux idoles : la marchandise, l'argent, la richesse, Mammon. Et qu'y faire ? Or équilibres et déséquilibres se suivent, s'engendrent. Un équilibre touche à sa fin. Ce que j'ai appelé, dès l'an 2000 , la grande parenthèse rose. Non par amour du noir. je préfère de loin le rose.  Un nouvel équilibre rose ne s'établira, ne renaîtra pas facilement. Au plan philosophique le plus élevé, intelligence et malignité s'affrontent. L'intelligence la plus élevée repousse la malignité, ou la dompte en elle. Ainsi les plus grands physiciens ont-il regretté l'usage militaire de leurs recherches, tout comme, dit-on, l'inventeur chinois de la poudre a créé les feux d'artifice, non le fusil et le canon, du moins selon la légende. Domestiquer la malignité en soi. C'est une recherche morale, religieuse. La science devient éthique, religieuse en s'affinant, en gagnant les sommets. L'autre voie ouverte devant elle, c'est de rendre l'homme divin, l'humanité toute-puissante, de créer Dieu, de se diviniser de soi-même. C'est finalement la voie prise de nos jours, dans l'inconscience ou la subconscience. L'humanité est devenue son propre Seigneur, sous une forme collective, et cherche à se dépasser, à poursuivre l'évolution, afin de se dépasser, se transcender, en direction du surhumain, du transhumain. Il est hautement probable que la Nature, la grande Nature ne lui en laissera pas le temps, ni le loisir. Des évènements imprévus vont y mettre le holà. Il est symptomatique  que l'humanité, dans son ensemble, n'ait toujours pas regardé en face ce qui est arrivé à Hiroshima et à Nagasaki. Les Japonais, fidèles à leur esprit de discrétion, d'effacement, de détachement hautain, d'indifférence bouddhiste (car sinistrement ce n'était que deux grands séismes de plus dans une culture de la mort, une esthétique de la mort et de la souffrance) ; le Japon a pris toute la souffrance à son compte, dans le silence, un peu comme les grands chrétiens, chez Huysmans, prennent sur eux toute la douleur du monde, comme les grands saints souffrent pour tous les autres hommes et se chargent de tout, prennent tout le fardeau, toute la charge sur leurs épaules ; le Japon a été christique en somme, plus que les nations chrétienne, ce qui ne m'étonne en rien  ; et l'Amérique n'a pas osé, en dépit de ses remords, malgré sa honte cachée, elle n'a pas osé se lancer dans une démonstration publique de repentir, une réflexion philosophique sur l'atome.  En 1998 et 1999, j'ai écrit à Tokyo un petit drame en cinq actes, le Sous-marin en flammes, où l'Atome monte sur les planches qui brûlent, s'élance, entre en scène : c'est le Diable ; et il s'écrie à la fin : "la prochaine fois, nous ferons mieux encore" ; il triomphe par anticipation.  La prochaine fois, c'était déjà 2011, Fu-ku-shi-ma, nom de lieu qui signifie, le sait-on, l'a-t-on dit ?  "L'île du bonheur, l'île heureuse." C'est à croire que tout ce qui arrive parmi nous obéit à un grand scénario écrit dans les cieux et dans les enfers, rédigé par le grand chorégraphe, le grand Teinturier, un dramaturge qui distribue à droite et à gauche, mais en ordre et selon les lois d'une justice mystérieuse, bénédictions et malédictions. Et c'est bien ainsi que tout se passe, que tout arrive et va arriver, dans l'effarement, sous les yeux effarés des foules ignorantes et abusées. Qu'on y songe ! la photographie, le cinéma, la vidéo triomphante, Internet, le grand Filet,  la Toile, tout est redoublement, duplication, observation de soi par soi, au bord du chemin, campé en bord de route ; contemplé du point de vue de Sirius, du point de vue du néant. Le point oméga de Teilhard, est déjà là au point alpha, dans cet instant insaisissable, ce point du présent qui finalement n'existe pas, où passé et avenir se confondent, s'engouffrent dans l'éternel présent.  Où est le Sauveur et l'humanité peut-elle se sauver elle-même ? Le Christ, le Bouddha, la raison grecque, Athéna et tous les dieux, Abraham, Isaac, David et Allah lui-même, l'UN ne sont pas de trop, à notre aide, dans ces circonstances. 

Un drame immense se joue sous nos yeux.