1. avr., 2017

Pourquoi Descartes n'est pas cartésien (suite)

Vanini, ce théologien libre, ce libertin,  avait été brûlé à Toulouse en 1619. En Hollande protestante, Descartes était en sûreté.

C'est un conte de fée. Un philosophe français né à "La Haye" en Touraine, qui s'installe à l'étranger ; à demeure. Cartes géographiques et cartes à jouer. Un philosophe qui ne se marie pas, mais fait un enfant à sa servante, Hélène, une fille baptisée Francine. Un philosophe qui consacre plusieurs heures à la science chaque jour (ainsi, par exemple, dissèque des coeurs ou des embryons de veau), et "quelques heures seulement à la philosophie par an", et qui le reste du temps, sagement, se repose, parce que la tristesse, la "mélancolie" est déjà une maladie, une maladie de foie. Un philosophe qui ne peut résister à une femme, à la convocation d'une femme, qui ne peut résister à l'attrait d'une Suédoise, la séduction d'une reine, et qui prévoit, pressent, prédit dans une lettre, pour qui sait lire, qu'il va en mourir. Cette femme, traduit en japonais, c'est Aku-jô, la femme de malheur, la femme du mal, la malédiction de la femme, en bon français, mais le français contemporain est ici comme partout trompeur : la femme fatale. Ce qui nous manque, ce sont les carnets intimes de Descartes, le fil non écrit de ses pensées,  ses méditations secrètes, sa cartographie cérébrale. Nous ne pouvons qu'imaginer, deviner cet extraordinaire roman. Je ne sais si quelqu'un a écrit un livre sur les liens paradoxaux entre Pascal et Descartes, car tous deux sont des savants, des passionnés de sciences, obsédés de savoir, tous deux sont chrétiens, à leur manière, nés chrétiens, et tous deux sont plus que chrétiens, tous deux sont des mystiques brûlants, à la fois ardents et glacés.  D'ailleurs -- Romain Rolland 'le suggère au détour d'une phrase de son Voyage intérieur, et d'autres l'on vu et dit après lui -- même Pascal et Nietzsche sont du même bord, c'est-à-dire du même abîme : celui de la passion. La passion totale. Passion au sens de la souffrance exacerbée du temps qui passe, et de ce qui ne passe pas dans ce qui passe, c'est-à-dire l' écho ou l"écume, sur et dans le sillage de l' éternité, la négation du temps, la fin des calendriers, le printemps sans fin, le printemps immobile, éternel de Li  Da-zhao,  Li "la grande faucille",  de son autre nom, plus philosophique si l'on peut dire : Li "Shou-chang", celui qui préserve la mesure, qui conserve la mesure, en un mot "Constant", l'ami du rythme stable, le rythme, le nombre, mystère des mystères, car, sous un angle, tout est mathématique, et toute cette mathématique, sous un autre angle, dans une autre perspective, est formidablement irrationnelle, est complètement et scandaleusement imaginaire. Passion au sens de Patience, passivité active, endurante, car la patience, c'est la  science du passage, c'est l'une des clefs du nirvana. Qui lie passion christique et nirvana oriental va loin. C'est, je le crois fermement,  ce que des esprits de premier ordre, d'apparence divers, ou opposés, difficiles à rapprocher, à apparenter, mais similaires pour qui sait voir, ont exprimé, ou suggéré, ou crié, clamé, chacun à leur façon. Les génies, les saints et les fous, les grands fous, les fous intelligents, les déments de l'impossible, les déments du miracle.  Par exemple Simone Weil, et chez elle cette idée démente : la science peut-elle, doit-elle s'arrêter, mettre un point final à ses exploits ?  C'est sur quoi je vais réfléchir demain dimanche, ou un autre jour.