31. mars, 2017

Pourquoi Descartes n'est pas cartésien (suite)

Dans ses lettres, Descartes révèle sa sensibilité délicate, l'homme vivant apparaît devant nous.  Il regarde une fleur avec tendresse, observe un oiseau qui sautille sur une brindille ; et, le lisant au Japon, je le sentais japonais d'âme ; car au même moment, une femme japonaise, madame Yamane, femme d'un sinologue, me contait son plaisir quotidien à faire exactement la même chose, en se rendant chaque matin à son travail, un travail ennuyeux ; la fleur et l'oiseau, entrevus en chemin, au coin d'un haut mur, sur son trajet en direction de la gare, la gare quotidienne où l'envie vous prend de partir, pour une fois, dans l'autre sens, dans la direction opposée -- ces deux pauvres êtres vivants et palpitants  la consolait, la réconfortait. 

Et quand le philosophe contemporain Umehara Takeshi (né en 1925), ainsi que le professeur Morita Yoshinori, se mirent à critiquer en ma présence Descartes, tout en les approuvant d'un côté, je ne pus m'empêcher,  d'un autre côté, de  penser que les cartésiens, et le cartésianisme seuls justifiaient cette critique, et que Descartes lui-même, l'homme vivant Descartes y échappait : il s'échappait, en somme, comme un oiseau frémissant, comme un oiseau libre.

Qu'on y songe au demeurant ! "Maître et possesseur de la nature" ?  -- certes, mais le petit mot "comme" qui précède, ne l'a-t-on pas négligé, les commentateurs n'en ont-ils pas sous-estimé la valeur ?   "... comme maître et possesseur de la nature".  Tout l'esprit de cette phrase est dans le "comme".  Pour aller droit au plus pressé, pour nous aujourd'hui, la science, au dix-septième siècle, n'est pas séparée de la sensation religieuse, de l'émotion religieuse, de l'expérience religieuse ... Dans le cas de Descartes, une pensée religieuse libre, qui lui conseille de s'expatrier en Hollande. Quand, après un intervalle de plusieurs années, il revient à Paris, c'est pour repartir aussitôt ; et la Hollande est certainement, en ce temps-là, beaucoup plus éloignée et beaucoup plus étrangère qu'elle ne l'est pour nous.

Le Dieu de Descartes, c'est le Dieu "des philosophes et des savants" que Pascal abandonne dans sa nuit de feu et de pleurs de joie ; ce n'est pas le dieu de la Bible, ou pas simplement, ou pas seulement  le Dieu de la Bible. " Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants" affirme, atteste le Mémorial . Auparavant, avant 1654, probablement croyait-il, comme Descartes, au "dieu des philosophes et des savants", au Dieu libre, au Dieu vaste, immense, incommensurable, échappant à l'enfermement des langues du monde, des traditions, à l'enfermement, si je peux ainsi le dire, du petit bassin méditerranéen.  C'est ici que je dois avouer que le mot Dieu, en français, ne m'a jamais séduit, ni bouleversé ; au point que je n'aime pas l'employer, le prononcer.  Certes c'est adjoindre au mot "deux", à la séparation, la fission,  ce petit "i" charmant et délicieux , qui change tout : comme une énergie, une électricité, une irradiation. Une petite lueur, une flamme d'amour. Mais cette explication ne parvient  pas à me réconcilier avec lui. La question pour moi ne me semble pas  l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un Absolu, d'un esprit absolu, -- absolu, mais vivant, palpitant -- mais l'essence de Dieu -- une essence vivante, palpitante, tressaillante ; ce qui est entendu, dit, évoqué, invoqué, "convoqué", sous ce Nom formidable, inimaginable, inconcevable. Ce qu'un jeune ami poète, très doué, Matthieu Madras, a appelé devant moi : "le pouls du monde". Croire ou ne pas croire, concevoir ou ne pas arriver à concevoir un Dieu en trois personnes, ou non, une Trinité sainte, pourquoi pas un quatuor ? (ce qui, avec sancta Maria mater dei, en adjoignant "Marie mère de Dieu" est presque le cas) se dire athée, agnostique, ou théiste, croyant en ceci, ou cela, en ce nom plutôt qu'en un autre, dans cette langue plutôt que dans cette autre, ce n'est pas, ou plus pour moi la question. Qu'elle existe, ou non, de cette façon, de cette manière, cette réalité existe. Et la science, en son fond, le savoir, au début, chez Descartes, en son temps, et toujours maintenant, cherche Dieu à sa manière. Même à sa manière perverse, erronée, satanique. Sa manière, ses modes qui clairement, de l'avis de beaucoup,  d'une façon, sur un rythme croissant et accéléré, nous mènent tous, tous les peuples de la terre, cette terrible terre, à la perdition (à suivre).